L’Assemblée de Corse approuve l’acquisition d’un portrait en pied de Pasquale Paoli pour 320 000 euros

Written on 11/07/2026
Manon Perelli

L’Assemblée de Corse a approuvé ce jeudi, à une très large majorité, l’acquisition d’un portrait de Pasquale Paoli réalisé en 1768 à Corte par le peintre américain Henry Benbridge. Une œuvre d’une valeur historique exceptionnelle, pour laquelle la Collectivité de Corse est parvenue à négocier un prix de 320 000 euros, contre 700 000 euros initialement demandés. Un achat dont le coût a toutefois été contesté par le groupe de droite Un Soffiu Novu, suscitant de nombreuses réactions dans l’hémicycle.

L’Assemblée de Corse approuve l’acquisition d’un portrait en pied de Pasquale Paoli pour 320 000 euros

(Photo : Paule Santoni)

Après avoir traversé les siècles et les continents, il va désormais pouvoir rejoindre définitivement les collections publiques de la Corse. Ce jeudi, lors de la session de l’Assemblée de Corse, les élus ont approuvé à une très large majorité l’acquisition d’un portrait de Pasquale Paoli, peint en 1768 à Corte par l’artiste américain Henry Benbridge, pour un montant de 320 000 euros. Une œuvre qui avait déjà été exposée dans les locaux de la Collectivité de Corse à Ajaccio, à l’occasion du tricentenaire de la naissance d’u Babbu di a Patria en 2025.
 
« Depuis 2017, la Collectivité de Corse et son Conseil exécutif conduisent une politique volontariste de sauvegarde et de réappropriation du patrimoine historique et culturel de notre pays », a rappelé Anne-Laure Santucci, conseillère exécutive en charge de la culture, en présentant le rapport. « Cet engagement repose sur la conviction forte que les œuvres et les témoignages qui ont façonné notre histoire doivent pouvoir retrouver leur place sur notre terre », a-t-elle poursuivi, en soulignant que « l’acquisition de ce portrait revêt à cet égard une dimension symbolique et politique importante ».
 
Haute de 2,13 mètres et large de 1,50 mètre, cette toile a été réalisée d’après nature alors que Pasquale Paoli était à la tête de l’État corse indépendant. Considérée comme l’un des portraits les plus ressemblants du Général, elle a ensuite connu un parcours particulièrement riche. Exposée dès 1769 à Livourne, Florence puis Londres, elle avait rejoint la demeure écossaise de James Boswell, où elle est restée pendant près de deux siècles, avant d’être présentée à la National Portrait Gallery de Londres en 1967 puis à Washington en 1971. Acquise en 1974 par John D. Rockefeller III, elle avait finalement retrouvé la Corse en 2020 après son rachat par un collectionneur insulaire.
 
C’est ce dernier qui avait proposé à la Collectivité de Corse de lui céder le tableau en novembre 2023 pour la somme de 700 000 euros. Après de premières négociations, son prix avait été ramené à 500 000 euros, mais les contraintes budgétaires n’avaient alors pas permis de concrétiser l’acquisition. Une convention de dépôt d’un an avait finalement été signée en octobre 2024, permettant d’exposer l’œuvre durant les célébrations de l’année Paoli. Faute d’accord pour prolonger ce dépôt, le tableau avait ensuite été restitué à son propriétaire. De nouvelles discussions ont toutefois permis à la Collectivité de parvenir à un accord pour 320 000 euros.
 
Un montant qui n’a toutefois pas fait l’unanimité dans l’hémicycle. « Nous ne remettons pas en question la qualité patrimoniale du tableau ni l’intérêt qu’il peut représenter pour notre patrimoine culturel. En revanche, nous pensons que dans le contexte économique particulièrement difficile que nous traversons, alors que de nombreux concitoyens connaissent des situations de grande précarité - et je n’évoquerai pas la situation financière de notre collectivité - il ne nous paraît ni raisonnable ni opportun de soutenir un projet d’acquisition de cette nature pour un montant de 320 000 euros », a ainsi tancé Christelle Combette, sur les bancs d'Un Soffiu Novu. « Nous sommes pleinement attachés nous aussi à la conservation et la préservation de notre patrimoine, mais cette ambition doit selon nous s’accompagner d’un sens des priorités et d’une juste appréciation des besoins », a insisté l’élue du groupe de droite.
 
Une position qui a suscité de nombreuses réactions dans l’hémicycle, où plusieurs élus, au-delà des seuls rangs de la majorité territoriale, ont tenu à défendre cette acquisition et à rappeler l’importance de la sauvegarde du patrimoine historique insulaire. « Pourquoi opposer la pauvreté et la culture ? Il faut qu’au contraire on fasse en sorte que les plus précaires aient droit, plus que nous peut-être, nous qui sommes des privilégiés, à la culture et à notre culture », a notamment regretté Nadine Nivaggioni du côté de Fà Populu Inseme.
 
De son côté, le leader de Core in Fronte Paul-Félix Benedetti a dénoncé des « postures politiciennes » de la droite, estimant qu’il n’était pas justifié de s’opposer à l’acquisition d’une œuvre qui « appartient à l’histoire de la Corse et des Corses, une histoire qui a été cachée, qui a été volée, qui a été mal écrite ». Une position également partagée par Saveriu Luciani pour Avanzemu qui a souligné la nécessité de poursuivre le travail de réappropriation de l’histoire insulaire.
 
Face à ces critiques, Christelle Combette a tenu à rappeler que son groupe s’était déjà opposé, lors de la précédente session, à l’acquisition du château de Stoppielle pour 1,2 million d’euros. « Effectivement, c’est peut-être que 320 000 euros pour vous, mais c’est 320 000 euros plus 1,2 million, plus ... Nous ne sommes pas contre la culture. En revanche, nous faisons un petit peu attention aux finances de la Collectivité », a-t-elle rétorqué.
 
En réponse, Anne-Laure Santucci a fermement défendu le choix de l’Exécutif. « Je réfute totalement les arguments présentés du contexte économique difficile que nous traversons. C’est un discours populiste qui ne résiste pas à l’analyse », a-t-elle fustigé, en rappelant que le budget annuel d’investissement consacré au patrimoine s’élève à 6 millions d’euros, dont 3 millions pour les bâtiments et le patrimoine de la Collectivité et 3 millions destinés à accompagner les communes. « Les 320 000 euros de l’achat de ce tableau sont inscrits dans le cadre budgétaire. Ils ne sont pas supplémentaires », a-t-elle précisé.
 
Au-delà de ces considérations financières, la conseillère exécutive a également insisté sur la portée symbolique de cette acquisition. « Pasquale Paoli n’est pas seulement une figure majeure de notre histoire nationale, il incarne une conception de la liberté, de la démocratie et de l’émancipation des peuples », a-t-elle souligné. « Faire revenir définitivement en Corse cette représentation réalisée de son vivant dépasse largement le cadre d’une acquisition muséale et participe à une démarche plus vaste de reconnaissance et de réappropriation de notre histoire ».
 
Cette acquisition s’inscrit dans la continuité de la politique menée depuis plusieurs années par la Collectivité de Corse, qui a notamment permis de faire revenir dans l’île le Scudo de Matisse, la Madonna de Brandu, la Madonna di Curbara ou encore le trésor de la Gravona. Anne-Laure Santucci a par ailleurs indiqué qu’une réflexion était en cours sur la réorganisation de la galerie permanente du musée de la Corse afin de mieux valoriser ces différentes œuvres, dont le portrait de Pasquale Paoli devrait venir enrichir les collections.
 
Malgré l’opposition du groupe Un Soffiu Novu, le rapport a finalement été adopté à une très large majorité, ouvrant ainsi la voie au retour définitif dans le patrimoine public insulaire de ce seul portrait en pied d’u Babbu di a Patria peint il y a 258 ans à Corte.