Nanette Maupertuis : « La Corse fait les frais d’une névrose républicaine qui étouffe toute singularité »

Written on 10/28/2026
Nicole Mari

Lundi dans la nuit, le Sénat a rejeté le projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République, qu’il avait profondément remanié, supprimant la notion de communauté et le pouvoir législatif. Lors du vote des amendements, les Nationalistes ont quitté le processus de Beauvau. La présidente de l’Assemblée de Corse, Nanette Maupertuis, estime que le Sénat a bâclé le travail et s’interroge sur les peurs qui tétanisent cette institution.

- Quel est votre sentiment après la séquence au Sénat ?
- Un sentiment d’échec. Le processus de Beauvau, que l’on soit d’accord ou pas avec sa finalité « l’autonomie de la Corse dans la République », a été dans sa forme éminemment démocratique. Quatre ans de discussions, d’échanges transpartisans, une quarantaine de réunions, de délibérations votées à de très larges majorités voire à l’unanimité à l’Assemblée de Corse pour aboutir à un texte d’équilibre. Ce texte aurait permis ici et maintenant de reconnaître la singularité de la Corse mais aussi d’envisager des dispositifs règlementaires et législatifs permettant aux Corses de vivre dans leur île. Un compromis politique et historique pour ouvrir une nouvelle phase des relations de la Corse à la République française mais aussi un chemin de développement et de paix. En juin dernier, une majorité de députés a compris les enjeux associés à l’adoption de cet article constitutionnel et, malgré les amendements d’alors, en a préservé l’essentiel.
 
- Comment avez-vous vécu la suppression par les sénateurs de la notion de « communauté » ?
- Je n’attendais pas que l’on me reconnaisse comme Corse. Car je me représente comme partie prenante d’un peuple corse bien vivant, avec ses qualités et ses défauts, ouvert sur les autres. Et à la limite, je n’ai pas besoin d’une inscription constitutionnelle pour savoir que je suis de ce peuple et que ce peuple a des droits sur sa terre. Celui d’y vivre en paix, de parler sa langue, d’y travailler et s’y loger. Il est par essence insulaire et il ne partira pas vivre ailleurs. 
 
- Le Sénat était considéré comme l’écueil à franchir, et il n’a pas été franchi. Vous parlez d’échec ?
- La partie du Sénat n’était pas prévue être facile et nous le savions. Je le répète : ce fut un échec ! Mais la Corse n’est pas la seule à perdre de cet aveuglement républicain à toutes évolutions institutionnelles des territoires. Ce fut un échec cuisant pour la droite sénatoriale puisque le texte, qu’elle a vidé de sa substance initiale, a finalement été rejeté par une majorité de sénateurs. Échec aussi pour le jacobinisme français, mais aussi pour la démocratie. En résumé, personne n’y a rien gagné. Quelle efficacité ! 
 
- Quelles leçons tirez-vous du débat sénatorial ?
- Au-delà du positionnement dogmatique entendu dans les travées du Sénat, l’entreprise de détricotage méthodique du compromis politique effectué par la rapporteure Jourda, le groupe LR et d’autres sénateurs posent plusieurs questions. Pourquoi le Sénat et la Commission des lois ont-ils bâclé le travail en quelques jours alors que l’avenir de la Corse en dépend ? Pourquoi la France n’arrive-t-elle pas comme d’autres pays européens à trouver des compromis politiques et établir une meilleure répartition des compétences entre l’Etat et les territoires pour plus de responsabilité, plus d’efficacité et plus de subsidiarité ? Pourquoi est-elle un des seuls pays européens à ne pas reconnaître constitutionnellement la singularité de ses îles et de la Corse en particulier ? Pourquoi refuser que la Corse puisse être autonome comme la Sardaigne, les Baléares ou la Sicile ? Et comme tant d’autres régions européennes ? Pourquoi refuser qu’une autre langue que le français puisse être utilisée sur son territoire ?  Au final pourquoi toutes ces peurs ? Cette névrose républicaine qui étouffe toute velléité d’émancipation et de singularité et dont nous faisons les frais. Nous, nous n’avons pas peur : nous savons d’où nous venons, où nous voulons aller et surtout où nous ne voulons pas aller… Et l’autonomie n’est que le moyen pour nous permettre d’effectuer les bons choix. 
 
Propos recueillis par Nicole MARI.