Calvi - Les urgences de l’hôpital menacées de fermeture nocturne dès décembre ?

Written on 10/15/2026
Maria-Serena Volpei-Aliotti

Le centre hospitalier de Calvi traverse une crise préoccupante. Confronté à une diminution brutale de ses effectifs médicaux, le service des urgences pourrait être contraint de réduire son activité dans les prochaines semaines, avec un risque de fermeture durant la nuit à partir du mois de décembre. Une perspective qui inquiète profondément les soignants, dans un territoire où l’accès aux soins est déjà fragilisé par l’éloignement des autres établissements hospitaliers et les difficultés de la médecine de ville.

Jusqu'à présent relativement épargné par les difficultés de recrutement rencontrées dans d'autres établissements insulaires, le centre hospitalier de Calvi pourrait désormais connaître une situation particulièrement critique. En quelques mois, le service des urgences a vu ses effectifs médicaux fondre, au point de faire peser une menace sur la continuité de son fonctionnement.
« Depuis plusieurs années, nous avions un effectif très stable, sans difficulté particulière. Mais deux médecins ont décidé de partir pour des raisons personnelles. À cela se sont ajoutés l'arrêt maladie de longue durée du chef de service, des demandes de réduction du temps de travail et désormais une nouvelle démission possible », explique Sébastien Dominici, médecin responsable du service.
Aujourd'hui, les urgences ne disposeraient plus que de l'équivalent de 4,5 médecins à temps plein, contre huit auparavant. Si les plannings du mois d'octobre ont pu être complétés grâce au recours à des remplaçants, la situation s'annonce beaucoup plus compliquée pour novembre. « Nous avons une quinzaine de dates pour lesquelles nous n'avons pas de médecin. Cela signifie que certains jours, nous risquons de ne plus pouvoir assurer les consultations du circuit court, voire de nous retrouver sans médecin pour assurer certaines plages de fonctionnement. Et pour décembre, nous ne savons absolument pas si nous pourrons maintenir les urgences ouvertes la nuit », indique le médecin responsable du service. 
 
Un territoire qui peine à attirer les médecins
Au-delà des départs récents, cette crise met en lumière une difficulté structurelle, l'attractivité médicale de la Balagne. Le centre hospitalier de Calvi appartient au Groupement hospitalier de territoire (GHT) de Haute-Corse, aux côtés des établissements de Bastia et de Corte, eux-mêmes confrontés à des tensions importantes sur leurs effectifs. Mais à Calvi, les difficultés de recrutement sont aggravées par les spécificités du territoire. Le coût particulièrement élevé du logement, les difficultés pour les conjoints de trouver un emploi, les prix des transports aériens et l'éloignement familial constituent autant de freins à l'installation durable de nouveaux praticiens.

« Un médecin hospitalier ne gagne pas nécessairement suffisamment pour acheter une maison en Balagne. Et lorsqu'il vient avec sa famille, il faut aussi que son conjoint puisse travailler. Nous avons déjà perdu plusieurs possibilités de recrutement pour ces raisons », souligne le praticien. Le recours à l'intérim, qui permettait auparavant de pallier les absences, ne constitue plus une solution suffisante. Selon les professionnels interrogés, les règles encadrant la rémunération et la prise en charge des frais des médecins intérimaires rendent les remplacements en Corse particulièrement difficiles.
« Un médecin qui vient du continent doit payer son transport, parfois arriver la veille et repartir le lendemain. Financièrement, il est beaucoup plus intéressant pour lui d'effectuer un remplacement sur le continent. Nous ne sommes plus compétitifs», regrette le Dr Dominici. 
 
Des patients âgés maintenus plusieurs jours sur des brancards
Cette pénurie de médecins s'accompagne d'une dégradation des conditions de prise en charge des patients. L'unité d'hospitalisation de courte durée (UHCD), normalement destinée à accueillir temporairement des patients pour une durée généralement limitée à 24 heures, se retrouve régulièrement saturée. Alors que cette unité dispose de trois lits identifiés, les équipes expliquent devoir parfois prendre en charge jusqu'à dix patients en attente d'une hospitalisation ou d'un transfert.
Certains, notamment des personnes âgées de 90 ou 95 ans, seraient restés plusieurs jours sur des brancards, dans des conditions jugées inadaptées. « Nous avons des patients qui passent deux ou trois jours, parfois davantage, sur des brancards trop fins, sans possibilité de prendre une douche, avec très peu d'intimité. Ce sont des personnes fragiles qui nécessitent une surveillance importante. Ce n'est pas acceptable, mais nous n'avons pas d'autre solution », témoigne une soignante. Les transferts vers Bastia ou Corte deviennent également plus difficiles, ces établissements étant eux-mêmes confrontés à un manque de lits et de personnel.

Une situation qui fait craindre aux professionnels une dégradation de la qualité des soins et une augmentation des risques pour les patients. « Quand une infirmière doit prendre en charge une dizaine de patients, dont certains nécessitent des soins lourds, elle ne peut pas être partout. Nous faisons notre maximum, mais nous arrivons à nos limites. »
 
Des infirmières contraintes de multiplier les tâches
Du côté du personnel paramédical, l'inquiétude est tout aussi importante. Une infirmière du service des urgences, qui s’exprime au nom de l’équipe paramédicale, alerte sur la dégradation des conditions de travail et de prise en charge des patients. 

Les soignants dénoncent notamment l'absence de pérennisation du poste infirmier affecté au circuit court, destiné à prendre en charge les patients nécessitant des consultations ou des soins moins complexes. Ce renfort, prévu pendant la période estivale, n'est plus systématiquement maintenu entre octobre et mars. En journée, le fonctionnement repose alors principalement sur une infirmière organisatrice de l'accueil, chargée d'évaluer et d'orienter les patients, une infirmière affectée aux soins et à l'UHCD, ainsi qu'une aide-soignante.

« En hiver, nous avons parfois moins de passages qu'en été, mais les patients sont souvent plus âgés, avec des pathologies plus lourdes. Les prises en charge sont beaucoup plus longues. Ce n'est pas parce que la salle d'attente est vide que nous n'avons pas de travail », insiste l’infirmière porte parole. 

À cette surcharge s'ajoutent des tâches administratives, notamment lorsque le secrétariat ferme en fin de journée. « Nous devons parfois assurer les admissions, répondre au téléphone, gérer les dossiers administratifs, tout en continuant les soins, les traitements et les repas. On finit par courir en permanence. Et à force de travailler dans ces conditions, le risque d'erreur augmente». Les équipes réclament de fait des moyens humains supplémentaires et une meilleure adaptation de l'organisation aux besoins réels du service.
 
Une éventuelle fermeture nocturne aux conséquences majeures
Mais c'est surtout la perspective d'une fermeture des urgences durant la nuit qui suscite les plus vives inquiétudes. En Balagne, l'hôpital de Calvi constitue un maillon essentiel de l'accès aux soins. Les établissements de Bastia et de Corte se trouvent à une distance importante, avec des temps de trajet qui peuvent atteindre une heure et demie, voire davantage selon les secteurs. Une fermeture nocturne modifierait profondément l'organisation de la prise en charge médicale sur le territoire. Si les urgences vitales continueraient à relever de la régulation du SAMU et des équipes médicales d'intervention, les patients nécessitant une consultation urgente sans engager immédiatement leur pronostic vital pourraient se retrouver sans solution de proximité pendant la nuit.
« On nous explique que les patients pourront appeler le 15. Mais le SAMU ne pourra pas répondre à toutes les situations. Ceux qui ne seront pas pris en charge pendant la nuit reviendront le lendemain matin, et nous serons encore plus débordés », prévient le médecin responsable du service des urgences.
Une autre question se pose, celle des patients déjà présents aux urgences au moment d'une éventuelle fermeture. « Si nous avons dix patients en attente d'hospitalisation, où allons-nous les mettre ? Il faudrait pouvoir les transférer, mais nous connaissons déjà des difficultés pour trouver des ambulances disponibles».
 
Une médecine de ville elle aussi fragilisée
La disparition éventuelle du circuit court inquiète également les professionnels. Selon les soignants, l'idée de réorienter davantage de patients vers la médecine de ville ne tiendrait pas suffisamment compte de la réalité démographique de la Balagne. Plusieurs médecins généralistes approchent de la retraite, tandis que de nombreux habitants rencontrent déjà des difficultés pour trouver un médecin traitant. « On nous dit que la médecine de ville peut absorber ces consultations. Mais une grande partie des généralistes de Balagne a plus de 65 ans. Que se passera-t-il lorsqu'ils partiront à la retraite ? Aujourd'hui déjà, certains patients ne trouvent plus de médecin pour renouveler leurs ordonnances. » Pour les professionnels, réduire l'activité des urgences reviendrait ainsi à reporter la pression sur un système de soins déjà fragilisé.

Face à cette situation, les soignants appellent les pouvoirs publics à prendre des mesures rapides et durables. Parmi les pistes évoquées figure la création d'un régime dérogatoire permettant aux établissements hospitaliers corses de bénéficier de conditions de recrutement et de rémunération plus attractives, sur le modèle de certains dispositifs existant dans les territoires ultramarins. L'objectif serait notamment de faciliter la prise en charge des déplacements et de l'hébergement des médecins remplaçants, tout en améliorant l'attractivité des postes permanents.

« Il faut arrêter de mettre des rustines. Nous avons besoin de mesures structurelles pour attirer de nouveaux médecins. La Corse présente des contraintes géographiques et économiques particulières qui doivent être prises en compte», prévient le médecin. 
Des démarches auraient déjà été engagées auprès de parlementaires insulaires afin de porter cette problématique au niveau national. Le dossier pourrait également être évoqué auprès du ministère de la Santé.
 
Quel avenir pour les urgences de Calvi ?
 
À quelques semaines de l'échéance redoutée, les professionnels attendent désormais des réponses concrètes de la direction de l'établissement, de l'Agence régionale de santé et des autorités sanitaires. Car au-delà des difficultés de recrutement, c'est l'ensemble de l'organisation des soins en Balagne qui pourrait être remis en question.
« Nous avons une équipe investie, des médecins et des soignants qui aiment leur métier et qui veulent continuer à travailler ici. Mais nous ne pouvons pas compenser indéfiniment le manque de personnel. Si rien ne change, nous risquons de perdre un service essentiel à la population», s'inquiète le Dr Dominici. 
Pour l'heure, aucune décision officielle de fermeture nocturne n'a été établie dans les éléments recueillis. Mais l'incertitude entourant les plannings de novembre et décembre fait peser une menace sérieuse sur la continuité des urgences.

Dans un territoire où la population augmente considérablement durant la saison touristique, mais où les besoins médicaux demeurent importants toute l'année, une réduction de l'accès aux soins d'urgence constituerait un recul majeur pour les habitants.
Reste désormais à savoir quelles mesures pourront être prises pour éviter que cette crise de personnel ne se transforme en véritable rupture de l'offre de soins en Balagne.