Au dernier jour de la visite du Saint-Père en France, nous avons rencontré le Père Georges Nicoli, curé de Notre-Dame de Lourdes à Bastia, doyen de la ville. Il nous avoue son émotion mais son immense joie aussi.
- Padre, que retenez-vous de cette visite ?
- Je retiens déjà la dimension surprise de sa visite. On attendait le Pape, comme on a attendu tous les autres Papes qui ont eu l'audace de venir en France, mais contrairement aux autres, Léon XIV est un personnage que l’on méconnaît et que l'on voit très souvent lors des représentations officielles comme quelqu'un de discret, pas forcément très démonstratif sur son visage. Et là, on a eu un homme qui quand il s'adresse aux politiques sait tenir son rang de chef d'État, quand il s'adresse aux jeunes, sait tenir son rang de père de l'Église, quand il s'adresse aux catéchumènes ou au clergé, un frère dans le sacerdoce. C’est quelqu'un qui véritablement modèle sa manière d'être avec le message qu'il a à transmettre, un message qui a provoqué majoritairement chez les catholiques une grosse joie, une grosse notion d'espérance, une belle fierté, même limite une fierté qui n'est pas dogmatique ou absolue, mais une fierté de se dire qu'on accueille quelqu'un de notre famille qui vient nous renforcer dans notre foi, ce dont nous avons peut-être parfois du mal à témoigner dans notre vie de tous les jours, et bien lui nous a encouragés à le faire : Gardez courage, n'ayez jamais peur de témoigner de votre foi. A Lourdes, s’adressant aux évêques, il leur a dit de continuer véritablement à annoncer l'Évangile sans se lasser, avec créativité, etc. Pour moi ce fut quatre jours d'une espèce de grosse parenthèse qui était offerte dans un monde qui parfois un peu difficile, où on a pris plaisir non seulement de voir le chef de l'Église s'adresser à l'ensemble de la société française dans tout ce qui la représente, mais en même temps quelqu'un de très simple, comme un grand frère qui venait nous visiter, et en cela c'était bon à voir.
- Vous évoquiez ses messages. Il y en a plusieurs, forts, divers selon le lieu, quelques piiques aussi…
- Le Pape est serviteur de la vérité de l'Évangile, il est le pape, et concrètement, comme nous dit Saint Jean dans son Évangile, la vérité vous rendra libre. Je crois que le Pape a réussi à garder cette liberté de parole en la jumelant véritablement à la charité. Les piques n'étaient pas faites pour être blessants, ce n’était pas pour faire du mal. C'était une manière de rappeler à une société qui parfois s'est endormie sur des réalités objectives, éthiques, fondamentales, existentielles et qui finalement modèle un petit peu ses choix d'existence en fonction du bien-être que cela peut apporter à titre personnel. Le Pape est venu rappeler qu'il y a une exigence évangélique, que cette exigence évangélique n'est pas quelque chose qui est comme une chape de plomb sur la vie des personnes, elle est au contraire une voie de liberté, une voie d'amour, une véritable voie de bonheur. On aurait été plus surpris d'avoir un Pape à la langue de bois ou jouant un discours hypocrite. Mais finalement on n'a rien découvert de nouveau dans son discours. Il n'a fait que maintenir la tradition de l'Église la plus essentielle. On est surpris parce que certains réagissent soit sur la place de l'école catholique, soit sur l'euthanasie, soit sur des choses-là. Mais concrètement, le Pape n'a fait que redire ce que l'église dit depuis toujours. En revanche, il y a des domaines sur lesquels des phrases sont passées plus inaperçues, plus discrètes et qui pourtant ont été fortes. Quand il a rencontré des victimes des abus sexuels à Lourdes par exemple. Ceux qui ont fait cette rencontre en sont sortis heureux parce qu'ils avaient rencontré un pasteur de l'Église qui prenait du temps avec eux. Il les a reçus pendant deux heures, les a écoutés les uns et les autres avec beaucoup d'attention, les serrant dans ses bras pour montrer que si de fait dans l'Église il y a eu des atrocités qui ont été commises par certains membres de cette communauté ecclésiale, à côté de ça, l'église est aussi cette mère aimante, cette mère qui réconforte, cette mère qui accompagne les blessés. Malgré l'atrocité, malgré le côté affreux de ce qui a pu se passer, toute l'église ne peut pas être réduite à ce genre d'agissement parce que la grande majorité de l'église œuvre quand même pour l'annonce de l'évangile et le salut des âmes.
- Il a loué la France, pays chrétien, avec pourtant un petit clin d'œil à la laïcité...
- Il faut se rappeler que le premier laïc manifesté dans la tradition de l'église, ça reste Jésus-Christ. On se souvient de cet adage « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Donc concrètement, la laïcité n'est pas incompatible avec la foi chrétienne. Ce qui pose souci avec l'interprétation de la laïcité de 1905 en France, c'est son application. C'est-à-dire qu'on a mis dans la tête des uns et des autres que la laïcité, c'était la suppression du fait religieux dans le monde de tous les jours, dans la société française ordinaire. Or non, ce n'est pas du tout ce genre de réalité-là. L'État n'est pas croyant, l'État n'a pas de religion. La République n'est pas faite pour être croyante. Ça, c'est un état de fait auquel finalement tous les chrétiens adhèrent. Il n'y a pas d'opposition à ça. En revanche, le peuple chrétien, le peuple français et le peuple de France qui se dit chrétien a le droit de vivre sa foi librement sans être réduit à quelque chose de l'ordre des archives, à un cold case qui n'est pas tout à fait terminé. La foi chrétienne doit se vivre, doit pouvoir s'exprimer. Et jusqu'à preuve du contraire, toutes les fois où la foi chrétienne s'est exprimée dans une société, elle n'a pas été un contre-pouvoir à la société en place ou au régime en place, sauf quand ils étaient des régimes dictatoriaux qui ne respectaient pas l'homme dans sa dignité, qui ne respectaient pas l'homme dans sa liberté et qui ne respectaient pas l'homme dans la fraternité qu'il doit construire.
- Avez-vous été surpris par l'engouement durant ces 4 jours ?
- En fait je n'arrivais pas à imaginer ce que pouvaient représenter 600 000, 700 000, 800 000 personnes sur les Champs-Élysées. Quand j'ai entendu parler de cérémonie à la Concorde, je me suis dit qu'on aurait pu prendre d’autres endroits comme Longchamp ou de ce style. Quand la déambulation du Pape a commencé et qu'il est arrivé sur les Champs-Élysées, j'avoue que j'en ai été émerveillé parce que c'était de la joie, parce que c'était beau, parce qu'il n'y avait rien d'outrancier dans tout ça. C'était véritablement quelque chose qui nous sortait de notre réalité quotidienne. Quand on regarde les rassemblements qui ont lieu sur ces Champs-Élysées le 31 décembre ou le 14 juillet, où tout est codifié, là, on n'avait pas la même population. Là, on avait des frères, des sœurs, parfois même des non-croyants, parfois d’autres religions qui étaient là pour voir cet homme qui est quand même le chef d'un milliard de catholiques dans le monde et qui était là dans sa simplicité, prenant le temps de saluer tout le monde. C'était beau et vraiment, je suis heureux d'avoir été témoin dans ma génération, d'avoir été témoin de ce défilé, de cette procession et je me dis qu'il y aura de quoi dire aux générations qui viennent.
- La semaine prochaine, s’ouvre à Lourdes le pèlerinage du Rosaire auquel vous allez participer avec près de 400 pèlerins de Corse, allez-vous l’aborder différemment après ce passage du Pape ?
- Je suis toujours attentif au juste équilibre des choses. On a passé quatre jours extraordinaires, beaux, superbes. A l’heure où nous parlons, le Pape est dans l'avion pour Rome. Maintenant il faut que l'Église reprenne son rythme de vie. L'église que nous avons vu ces derniers jours, c'était l'Église dans sa manifestation grandiose. Or l'Église existe aussi dans sa manifestation la plus ordinaire. Et à Lourdes, dans le silence de ces couloirs des hospitalités, de l'accueil des personnes malades ou handicapées, dans le service qui est fait par les jeunes et moins jeunes, par les gens qui prennent du temps pour accompagner les malades, là, il y a un autre visage d'église. Et moi, j'ai besoin de voir ce visage-là, comme je le fais tous les ans depuis maintenant 20 ans, parce que quand je vais à Lourdes pendant cette semaine du rosaire, on a l'église sous multiples facettes. Avec des malades qui sont heureux d'être là et qui vous dérangent parfois parce qu'au fond, vous dites, moi j'ai mes petites contrariétés, mes petits soucis et que je perds ma joie de vivre. Et bien eux, ils sont heureux, lumineux d'être là-bas parce que c'est un voyage, un pèlerinage qu'ils attendent véritablement tout au long de l'année. On a la chance d’emmener avec nous des jeunes de Jeanne d'Arc qui chaque année donnent du temps pour aider, porter des personnes malades dans les divers lieux de rassemblement. Ces jeunes quand ils arrivent, ils sont un peu timides et puis les derniers jours, ils pleurent parce qu'ils se sont attachés à la personne avec laquelle ils ont vécu un moment fort d'affection, de foi, de joie, d'espérance. Lourdes, c'est la vie, et on a besoin de retourner à la source de la vie, à la source de l'église, pour justement se permettre de se dire : Quand je reviendrai du pèlerinage de Lourdes, il faut que ce que j'ai pu voir et toucher du doigt comme réalité ecclésiale, je puisse le vivre dans ma vie de tous les jours. Quand on revient on retrouve nos paroisses qui ont leur rythme de vie. Et l'Église est là aussi. Elle est là quand on baptise, quand on marie des couples, quand on accompagne des mourants, quand on va discrètement donner l'extrême-onction à des personnes qui sont en fin de vie. L'Église est là aussi. Et c'est ça qui est merveilleux avec l'Église, c'est que personne ne peut réduire l'Église à une seule et même définition, à un seul et même concept. C'est pour ça qu'il faut toujours se méfier et des critiques et des louanges sur l'Église, parce que l'Église, elle bien plus grande que ça. Certes elle n'est pas parfaite, on le sait, mais en même temps, elle est appelée à la sainteté. Tout le monde peut trouver dans l'église quelque chose qui puisse lui permettre de cheminer humainement et chrétiennement, dans les moments de joie, dans les moments de peine, comme dans toutes les familles, dans les moments de dispute, de tension, et dans les moments de réconciliation aussi.
- On l’évoquait, beaucoup de phrases fortes du Saint-Père, s'il y en avait une à retenir pour vous ?
- Il y en a au moins deux. Une où le Pape parle de la fragilité lorsqu’il se retrouve avec les malades à l'accueil Notre-Dame et où il dit : « La fragilité est le lieu d'une rencontre sacrée ». Je trouve que c'est important parce que le lieu sacré de la rencontre et bien c'est quand l'homme et Dieu se rencontrent et dans ces fragilités, aussi bien les personnes malades que les personnes qui les accompagnent font l'expérience de Dieu. Et puis l’autre phrase, merveilleuse, très pragmatique, quand il s’adresse aux jeunes : « Il ne suffit pas d'éviter le mal, il faut choisir le bien ». Cette phrase est importante, parce qu'on aurait vite tendance à considérer les choses à minima. Les gens disent souvent : « Je fais de mal à personne ». C'est bien, mais nous les chrétiens, nous sommes appelés à faire le bien, pas uniquement à éviter le mal. Si déjà, dans notre vie de tous les jours chacun décidait, dans son quotidien, de rechercher à faire du bien, je suis sûr que notre monde changerait. Et le mal, forcément, serait battu. D'ailleurs, c'était un peu la phrase du départ de son pontificat, quand il disait « le mal ne vaincra jamais ». C'est quelque chose que Léon XIV a dans le cœur, et ça, véritablement, c'est quelque chose que je partage bien volontiers. Il faut que le mal soit réduit à néant, pas uniquement en l'évitant, mais en le combattant, en faisant le bien.

