Bonifacio s’est réapproprié le port de Cavallo, l’ancien gestionnaire conteste

Written on 06/26/2026
Julien Castelli

Le 26 juin 2026, c’était le jour d’après à Cavallo. La veille, arrivait à échéance la délégation de service public qui avait confié à une société privée la gestion du port de Cavallo pour une durée de 35 ans. Désireux d’acter officiellement le retour du port dans le giron communal, le maire de Bonifacio Jean-Charles Orsucci s’est rendu immédiatement sur l’île. Il y a débarqué en milieu de matinée, ce vendredi, accompagné de trois de ses adjoints, d’une avocate et d’une commissaire de justice. Sans triomphialisme, mais avec la volonté assumée d’asseoir la place de la puissance publique sur l’île aux milliardaires. Un retour que la Société du port de Cavallo a contesté sur le terrain judiciaire.

Jean-Charles Orsucci (au centre), accompagné de ses adjoints, de conseils juridiques et de techniciens, ce vendredi matin, sur le port de Cavallo.

« Une étape historique pour Bonifacio ». Soucieux de ne pas apparaître en conquérant, avec tout ce que cela implique comme dimension belliqueuse, Jean-Charles Orsucci a tenu à corriger ses propos, retranscrits dans le dossier qui a été présenté à la presse. « Non, "historique" n’est pas le bon mot. Je préfère plutôt dire que c’est un moment important. » Pour l’accueillir ce vendredi matin, aucun représentant de la Société du port de Cavallo, mais des agents portuaires reconnaissables à leur polo rouge, siglé « Ville de Bonifacio ». Autour de Jean-Charles Orsucci, se trouvaient ses adjoints Patrick Tafani, Marie-Josée Culioli-Vichera et Alain Di Meglio. Une délégation complétée par Me Marie-Pierre Fazi, commissaire de justice (le nouveau nom des huissiers), et Me Karine Hennette, avocate. Car dans ce contexte de contentieux juridique qui préside aujourd’hui à la reprise en main du port, la municipalité bonifacienne veille à assurer ses arrières. Tout comme la Société du port de Cavallo, qui avait mandaté son commissaire de justice, Me Antoine Bettini.

 

Bonifacio s’est réapproprié le port de Cavallo, l’ancien gestionnaire conteste

En février, la mairie avait pris un arrêté de fermeture du port, qui est toujours en vigueur, dans l'attente de la réception de travaux de maintenance réalisés par la Société du port de Cavallo.

La rencontre a eu lieu devant la capitainerie. Me Bettini s’est présenté au maire, lui signifiant avoir constaté que les travaux de maintenance effectués par la Société du port de Cavallo étaient terminés. S’appuyant sur les conclusions de deux études, la ville de Bonifacio avait enjoint la Société du port de Cavallo (SPC) à réaliser des travaux, dont l’ampleur et le coût (évalué à 8,5 millions d’euros) ont été contestés par cette dernière au tribunal adminsitratif. Dans l’attente d’un jugement, la commune et le désormais ancien gestionnaire du port se sont accordés sur un programme de travaux conservatoires, intégralement financés par la SPC. C’est dans ce contexte que, le 6 février, le port de Cavallo a été fermé par arrêté municipal, au regard « d’une pluralité de désordres affectant certaines installations et ouvrages du port (…) susceptibles de compromettre la sécurité des personnes et des biens ». Et ce vendredi 26 juin, le port n’avait toujours pas rouvert (*). Au regard des travaux entrepris par la SPC ces derniers mois, Me Bettini a demandé à Jean-Charles Orsucci pourquoi l’arrêté de fermeture était toujours en vigueur. Le maire lui a répondu qu’il attendait d’avoir confirmation, auprès d’un expert, de la conformité des travaux entrepris. « Dans les quinze jours, je pense que le port de Cavallo aura rouvert », a-t-il ensuite annoncé en conférence de presse - Jean-Charles Orsucci ne souhaitant pas envoyer le message « d’un port qui resterait fermé alors qu’il vient de tomber dans l’escarcelle publique » et alors que la haute saison estivale s’apprête à battre son plein.

Bonifacio s’est réapproprié le port de Cavallo, l’ancien gestionnaire conteste

Des panneaux "Ville de Bonifacio" ont été placés symboliquement devant la capitainerie du port de Cavallo.

La reprise en main du port de Cavallo par la ville de Bonifacio avait été votée le 19 mai 2025, à l’unanimité du conseil municipal.  « Cavallo, ça a été pendant des années tout ce qu’il fallait ne pas faire en Corse : de la bétonisation, de l’argent sale, des mafias, et j’en passe », avait déploré Alain Di Meglio à l’époque. Ce vendredi, Jean-Charles Orsucci n’a pas souhaité « réécrire l’histoire » de l'île, préférant se tourner vers l’avenir de son port : « Notre ambition est claire : faire du port de Cavallo un équipement moderne, durable et ouvert, capable de répondre aux attentes des usagers, tout en s’inscrivant pleinement dans la stratégie maritime et environnementale de notre territoire. En complémentarité avec le port de plaisance, ce nouvel outil structurant a vocation à répondre aux mêmes objectifs politiques de la municipalité : créer des richesses pour les redistribuer à la population locale. » Sur l’île, toute nouvelle construction a été interdite par le Plan local d’urbanisme qui a été approuvé en décembre dernier. « On a acté la mise en place de chemins piétons pour rendre les plages accessibles », a rappelé Jean-Charles Orsucci. Le problème, c’est que de tels aménagements empièteraient inévitablement sur des propriétés : « Nous avons entamé des discussions avec les copropriétaires de l’île et pour l’instant, elles n’ont pas été fructueuses », regrette Jean-Charles Orsucci qui, dans l’immédiat, n’a pas l’intention de mettre en place des navettes publiques à destination de Cavallo (le transport jusqu’à l’île continuera d’être assuré par les sociétés de promenade de mer, qui décideront de l’intérêt, ou non, d’intensifier la fréquence de desserte).

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L'arrêté de fermeture du port condamne la plupart des pontons, à l'exception d'un demi-ponton, pour permettre les allées et venues sur l'île.

La SPC a formé un recours

Ne pas avoir été accueilli par un membre de la Société du port de Cavallo laisse « un petit regret » au maire de Bonifacio, qui préfère malgré tout positiver : « On a récupéré les clés de la capitainerie. » Et en ces temps caniculaires, la SPC avait eu l’élégance, ce vendredi matin, de mettre de l’eau en bouteille à la disposition de la délégation municipale. Et alors que celle-ci s’apprêtait à retourner sur le « Continent » bonifacien, le président de la SPC, François Colonna Cesari Della Rocca, a fait une apparition. « Nous rendons les armes sans combattre, a-t-il lancé placidement aux élus. Mais nous faisons confiance en l’état de droit. » Autrement dit, c’est à la justice qu’il appartiendra désormais de trancher. Il y a deux jours, l’ancien gestionnaire s’est ému, dans un communiqué envoyé à la presse, « de la décision unilatérale de la commune de Bonifacio de reprendre l’exploitation du port à compter du 26 juin 2026 (…). Cette décision intervient alors même qu’un recours au fond demeure pendant devant le tribunal administratif de Bastia concernant la date de fin de la concession et qu’aucune décision de justice n’est venue, à ce jour, trancher définitivement cette question. » En effet, la SPC situe la date de fin de concession « au plus tôt au 1er juin 2028 ». Jean-Charles Orsucci estime que le temps de reprendre en main les affaires du port devait prévaloir sur le temps judiciaire : « Le port est un outil qui aurait dû rester public », se justifie-t-il, avant de conclure : « Je suis sûr de mon bon droit. »

(*) Une dérogation dans l’arrêté municipal de fermeture du port autorise néanmoins les bateaux à accoster sur un demi-ponton, pour éviter que l’île soit coupée du monde.