À Bastia, des collégiens sensibilisés aux pratiques mafieuses

Written on 06/19/2026
Léana Serve

Au collège Simon-Vinciguerra de Bastia, une classe de troisième a participé ce jeudi à la phase d’expérimentation d’un parcours éducatif consacré aux pratiques mafieuses. Porté par l’Académie de Corse, le dispositif vise à mieux faire comprendre aux élèves les mécanismes de la criminalité organisée à travers des exemples historiques, des échanges et des mises en situation pédagogiques.

(Photos : Gérard Baldocchi)


« Assassinats », « violence », « corruption », « drogue », « armes », « menaces ». Face au mot « mafia » projeté au tableau, les réponses fusent dans une salle du collège Simon-Vinciguerra de Bastia. Une vingtaine d'élèves de troisième participent ce jeudi à la phase d’expérimentation du parcours de sensibilisation aux pratiques mafieuses élaboré par l'Académie de Corse, sous les regards du recteur, de la DASEN, de magistrats et d’élus. Lancé dans le cadre des réflexions engagées ces dernières années autour de la lutte contre les pratiques mafieuses sur l'île, ce parcours entend sensibiliser les élèves à un phénomène qui mobilise déjà les institutions judiciaires, les forces de sécurité et les collectivités. « Il y avait un sujet qui était celui de la prévention, de la formation de la jeunesse, pour leur faire toucher du doigt la réalité de ce phénomène », explique Rémi-François Paolini, recteur de l’Académie de Corse. « On peut commencer à en parler sérieusement avec des enfants à partir de la classe de quatrième jusqu'à la classe de terminale. C’est un aspect d'information et évidemment de prévention, car comme tous les citoyens, nos jeunes peuvent être à un moment donné exposés à des sollicitations liées aux pratiques mafieuses. »
 

La séance débute en Sicile. Sur l'écran apparaît une fresque représentant les magistrats Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, assassinés par la mafia en 1992. La réflexion s'élargit ensuite progressivement. À partir de l'exemple italien, Pierre Rossi et Marie Cervoni, enseignants d’histoire-géographie, invitent les élèves à s'interroger : « Ces phénomènes existent-ils uniquement de l’autre côté de la Méditerranée ? » Très vite, les échanges se déplacent vers la Corse et son actualité. Avant la projection d'une vidéo retraçant les manifestations organisées ces derniers mois à Bastia et Ajaccio contre les dérives mafieuses, les collégiens sont invités à définir eux-mêmes ce qu'est la mafia. « J'en avais déjà entendu parler parce que maintenant, la parole s'est un peu plus libérée. On en parle aux informations, sur les réseaux sociaux… », souligne Mathéo, l'un des élèves de la classe.


« À l’école, il n’y a aucun sujet tabou »

Pour Marie Cervoni, l'objectif est de donner aux élèves des clés de compréhension adaptées à leur âge. « À l'école, il n'y a aucun sujet tabou. Il faut simplement choisir les entrées, les mots et la pédagogie à mettre en œuvre », explique l'enseignante. « On pourrait penser que c’est tabou, mais en histoire-géographie, on est habitués à des sujets dits sensibles, en lien avec les valeurs de la République. Je pars du principe qu'on peut et qu’on doit parler de tout avec nos élèves si c'est leur questionnement. Il faut simplement choisir les mots et toujours veiller à préciser, recadrer, reformuler, pour ne pas laisser des incertitudes ou des approximations. »
 

Au fil de la séance, les élèves découvrent les mécanismes qui caractérisent les pratiques mafieuses : intimidation, corruption, emprise sur l'économie ou encore instrumentalisation de la violence. L'accent est également mis sur la prévention et sur les formes que peuvent prendre certaines sollicitations auprès des plus jeunes, « à qui on peut proposer de l’argent en échange d’une information ou d’un service ».
 

À la fin de la séance, l’enseignante déclare avoir trouvé ses élèves « formidables, patients, investis et intéressés ». « Ils sont venus me dire que la séance les avait vraiment intéressés et que ça les avait passionnés. » Un avis partagé par le recteur. « Ce qui me frappe, c'est quand même l'intérêt des jeunes pour le sujet. Ils prennent conscience assez vite, au début de la séquence, de l'importance de ce dont on va parler. Il n'y a pas du tout de frein à l'expression. Ils jouent le jeu, ils contribuent à la définition du phénomène, ils s'interrogent sur ses modalités d'action, sur les finalités. » Parmi les élèves, Mathéo estime que cette sensibilisation répond à un véritable besoin. « J'étais assez content de pouvoir m'instruire sur ce sujet parce que c'est un sujet qui touche beaucoup de Corses aujourd'hui, et plus généralement toute la planète, et c'est important pour libérer la parole. »


Une expérimentation avant la généralisation

Cette séance inaugurale est une première étape dans le parcours qui a vocation à être déployé progressivement dans les collèges et les lycées, de la classe de quatrième jusqu'à la terminale, à travers plusieurs disciplines comme l'histoire-géographie, le français ou encore l'enseignement moral et civique.

Entre quatre et six heures de sensibilisation sont prévues à chaque niveau afin de permettre aux élèves d'acquérir une compréhension plus complète des mécanismes mafieux. « Pour l’instant, on teste les séquences qu'on a préparées, et en même temps, on les améliore », poursuit Rémi-François Paolini. « On regarde si les questions sont bien adaptées, comment on peut éventuellement les faire évoluer pour encourager les élèves à s'exprimer. Ce qu'on regarde aussi, c'est l'interaction des enseignants, puisqu'on fonctionne en binôme, et c'est important de voir à quel moment ils peuvent se passer le relais. À chaque retour d'expérience, on améliore, on affine, on ajuste, on enrichit. Aujourd'hui a par exemple été ajouté des éléments d'actualité avec une performance artistique à Bastia. Le but, c’est qu’à la fin, ils aient une idée très claire de ce que sont les pratiques mafieuses. »