Après Corte et Bastia, la mission nationale chargée de l'universitarisation de la santé en Corse a fait étape au Centre hospitalier d'Ajaccio en ce début de semaine. Pendant deux jours, ses membres ont rencontré dirigeants hospitaliers, médecins, chercheurs, internes et représentants du secteur privé afin d'évaluer l'état d'avancement du futur CHU de Corse. Pour le Professeur Marie-Thérèse Leccia, mandatée par les ministères de la Santé et de l'Enseignement supérieur, l'île dispose désormais de bases solides pour réussir ce projet structurant, dont les effets pourraient se faire sentir bien avant l'échéance fixée à 2031.
C'est dans cette perspective qu'une mission nationale composée du Professeur Marie-Thérèse Leccia, présidente de la Commission médicale d'établissement du CHU Grenoble Alpes, du Professeur Jacques Chiaroni, ancien directeur de l'Établissement français du sang en région PACA, et de Marion Lopez, directrice des affaires médicales de l'Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, a effectué cette semaine une visite au Centre hospitalier d'Ajaccio. Après une première séquence organisée à l'Université de Corse puis une étape au centre hospitalier de Bastia, les membres de la délégation ont multiplié les rencontres avec les équipes médicales, les directions hospitalières, les internes, les acteurs de la recherche et les représentants du secteur privé. Au programme figuraient également plusieurs visites de services emblématiques du centre hospitalier d'Ajaccio, notamment en oncologie, réanimation, cardiologie ou encore au sein de l'unité de recherche clinique.
Mandatée conjointement par les ministères de la Santé et de l'Enseignement supérieur, la mission doit remettre dans les prochains mois une feuille de route destinée à accompagner la montée en puissance du projet. « Nous avons été missionnés pour réaliser un état des lieux et proposer une feuille de route à court, moyen et long terme sur l'universitarisation de la Corse et la création du futur CHU », explique Marie-Thérèse Leccia.
Une ambition devenue projet de territoire
Au fil des années, le projet a progressivement gagné en consistance. Les travaux menés par la Collectivité de Corse, l'Université de Corse, l'Agence régionale de santé, les établissements hospitaliers, les médecins libéraux et l'ensemble des professionnels de santé ont permis de poser les fondations d'un modèle adapté aux spécificités insulaires.
La mission dit d'ailleurs avoir été frappée par le niveau de maturité atteint par le dossier. « Nous n'arrivons pas sur un territoire où tout reste à construire. Il y a déjà un travail considérable qui a été réalisé. Nous avons reçu de nombreux documents, étudié les différents rapports et constaté une mobilisation collective très forte autour de ce projet », souligne le professeur Leccia.
L'ouverture du premier cycle complet des études de médecine à l'Université de Corse, la création d'un Institut de recherche en santé, l'accueil croissant d'internes ou encore la structuration progressive de la recherche clinique constituent autant d'étapes qui témoignent selon elle d'une dynamique déjà engagée.
Répondre à une nécessité sanitaire
Pour la présidente de la CME du CHU Grenoble Alpes, la création d'un CHU en Corse ne relève pas seulement d'une ambition institutionnelle. Elle répond avant tout à un besoin concret de santé publique. « Il existe un besoin indiscutable. L'insularité crée des contraintes particulières d'accès aux soins et justifie pleinement une montée en puissance des capacités de formation, de recherche et de prise en charge sur le territoire », affirme-t-elle.
Cette montée en puissance doit permettre à la Corse de gagner progressivement en autonomie sanitaire tout en conservant des liens étroits avec les grands CHU du continent, notamment Marseille et Nice. Car si certaines activités hautement spécialisées continueront à être réalisées dans les grands centres de référence nationaux, l'objectif est de renforcer tout ce qui peut être pris en charge localement. « Les plateaux techniques ont énormément évolué ces dernières années. Beaucoup de choses peuvent déjà être réalisées en Corse dans d'excellentes conditions », insiste-t-elle.
Former en Corse pour soigner en Corse
L'un des enjeux majeurs du futur CHU concerne la démographie médicale. Comme de nombreux territoires, la Corse doit faire face au vieillissement d'une partie de ses praticiens et aux difficultés de recrutement dans certaines spécialités. L'universitarisation est perçue comme un levier essentiel pour inverser cette tendance. « À partir du moment où nous entrerons pleinement dans un périmètre CHU, nous accueillerons davantage d'étudiants, davantage d'internes et davantage de jeunes médecins », explique Marie-Thérèse Leccia.
L'idée repose sur un constat simple : les professionnels de santé ont souvent tendance à s'installer là où ils ont été formés. En développant l'offre universitaire sur l'île et en multipliant les terrains de stage dans les hôpitaux, les cliniques et les cabinets médicaux corses, les porteurs du projet espèrent fidéliser une nouvelle génération de praticiens. La mission a d'ailleurs rencontré plusieurs internes durant son déplacement à Ajaccio afin d'évaluer leurs attentes et les conditions nécessaires à leur installation future sur le territoire.
Renforcer la confiance dans l'offre de soins insulaire
Au-delà de la formation, les responsables du projet souhaitent également modifier certaines habitudes profondément ancrées chez les patients. Aujourd'hui encore, de nombreux Corses choisissent de se faire soigner à Marseille, Nice ou Paris pour certaines pathologies, parfois même lorsque les compétences existent localement. Pour Marie-Thérèse Leccia, la création du CHU pourrait contribuer à faire évoluer cette perception. « Il y a encore des habitudes historiques d'adressage vers le continent. Pourtant, dans de nombreux domaines, les compétences existent déjà sur l'île. » Elle cite notamment l'exemple de la cancérologie, où les structures spécialisées développées à Ajaccio et Bastia restent parfois méconnues du grand public. Selon elle, l'effet CHU ne se limitera pas à une évolution administrative. Il renforcera également l'image des établissements corses et la confiance accordée par les patients comme par les professionnels de santé.
Un CHU multisites pour répondre à la réalité corse
Autre caractéristique du projet : son organisation multisites. Contrairement aux modèles historiques construits autour d'un établissement unique, le futur CHU de Corse devrait s'appuyer sur les différents pôles hospitaliers de l'île, principalement Ajaccio et Bastia. Une organisation qui ne suscite aucune inquiétude au sein de la mission. « Le multisite n'est pas une complication, c'est une complexité », résume Pascal Forcioli, directeur de la mission d'appui du Centre hospitalier d'Ajaccio. « Mais il ne peut probablement pas y avoir d'autre schéma pour la Corse. Un CHU ne pourrait pas réussir s'il reposait sur une logique de concurrence entre les territoires. »
Pour les responsables du projet, cette organisation doit au contraire permettre de valoriser l'ensemble des ressources disponibles à l'échelle insulaire, qu'elles soient publiques, privées ou libérales. Marie-Thérèse Leccia rappelle d'ailleurs que des modèles similaires existent déjà, notamment à La Réunion, démontrant qu'un CHU multisites peut parfaitement fonctionner.
Des premiers effets attendus avant 2031
La mission doit désormais remettre ses premières conclusions aux ministères dans le courant de l'année. Une restitution intermédiaire est également attendue à l'automne afin de maintenir la dynamique engagée. Parmi les chantiers prioritaires figurent la structuration de la recherche clinique, le développement de nouveaux postes hospitalo-universitaires, l'augmentation du nombre de terrains de stage pour les internes et la poursuite de l'universitarisation des formations médicales et paramédicales.Pour autant, les membres de la délégation refusent d'attendre 2031 pour mesurer les bénéfices du projet. « On n'attendra pas 2031 pour avoir l'effet CHU », assure Marie-Thérèse Leccia.
Selon elle, l'annonce même de cette trajectoire est déjà susceptible d'attirer de nouveaux professionnels, de renforcer la confiance des étudiants et d'encourager les jeunes praticiens corses à envisager leur avenir sur l'île. Et de conclure par une formule qui résume l'état d'esprit de cette mission : « Oui, il y aura un CHU en Corse. C'est précisément pour cela que nous sommes ici aujourd'hui et que nous travaillons collectivement à sa construction. »
