Les ânes corses retrouvent une utilité sociale et économique

Written on 06/14/2026
Jeanne Leboulleux-Leonardi

Depuis quelques années, les ânes corses dont on craignait que notre monde moderne ne les pousse à disparaître, retrouvent, avec un vrai regain d’intérêt de la part du public, une certaine utilité économique et sociale. C’est le cas au Pont de l’Enfer, en pleine Castagniccia, où depuis quatorze ans, ils font pour quelques heures, le bonheur des petits et même des grands !

« Mes parents étaient bergers. J’avais toujours vécu dans la montagne, au village. On vivait du pastoralisme. A San Ghjuvanni, nous avons toujours eu des ânes, des chèvres, des cochons... » Aussi, lorsqu’à l’issue de sa carrière de militaire, en 2006, Emile Danti rentre en Corse, il trouve tout naturel d’acheter deux ânes. Dans un premier temps, son objectif est simplement de les avoir dans son jardin. Mais l’un de ses amis est passionné de chevaux. Il fait du dressage. Pourquoi ne pas organiser des promenades à dos d’âne ? Pour réaliser leur projet, en 2010, les nouveaux associés créent l’Association du Pont de l’Enfer. « Deux ans plus tard, nous commencions les balades à dos d’âne. »
 
Spassighjate sumerine avec la Stalla di l’infernu
Le concept est simple : les deux hommes disposent initialement de six bêtes – pour partie achetées, pour partie prêtées. Durant les mois de juillet et d’août, les amateurs prennent les animaux en location pour une heure, une demi-journée, voire une journée complète, avec la possibilité de disposer d’un accompagnateur sitôt qu’ils réservent au moins cinq ânes. Du Pont de l’Enfer, ils ont le choix entre cinq promenades balisées, le long de la rivière : le Petrignani. Le circuit qui traverse celle-ci cinq ou six fois si on l’emprunte tout du long, reste pratiquement ombragé d’un bout à l’autre. « Les enfants adorent ça ! », explique Emile. Aujourd’hui, les deux chemins qui longent la rivière ont été remis en état et sont régulièrement entretenus. Mais si l’autre rive est utilisable, seul le passage empruntant la rive droite est praticable avec des bêtes, du fait de diverses passerelles qui ont été installées de l’autre côté et qui ne sont pas adaptées au passage des animaux.
 
Ressuciter le village abandonné de Fiuminale
Ce chemin est l’un de ceux qui conduisent au village abandonné de Fiuminale. Dans l’ancien temps, les habitants privilégiaient déjà le passage du côté droit de la rivière, surtout quand il y avait beaucoup d’eau. « C’était le chemin le plus utilisé pour se rendre au village, avec celui de Velone-Ornetu, dont Fiuminale fait partie. Vers 1956-57, les gens ont commencé à quitter le village, parce qu’il n’y avait pas d’école. Tous les matins, les enfants devaient faire trois kilomètres à pied... ». Desservi exclusivement par des sentiers muletiers, Fiuminale s’est ainsi vidé de ses habitants. Emile en sait quelque chose puisque ses grands-parents y vivaient.
De fil en aiguille, l’association acquière de nouveaux animaux : un mulet et une mule, d’autres ânes... jusqu’à disposer d’un troupeau d’une quinzaine de bêtes. Et le concept de balade à dos d’âne finit par contribuer à la renaissance de Fiuminale : Jean-André Santini, un berger « qui doit bien avoir 130 chèvres ! », achète l’une des maisons du village et entreprend de la restaurer. Au début des années 2020, il va y ouvrir une sorte d’auberge, pour y proposer une petite restauration basée sur des produits locaux : « C’est la maison où mon père est né », assure Emile. Quelques travaux sont également entrepris sur d’autres bâtisses du village, des toits refaits notamment pour éviter que la pluie ne les détériore davantage. L’une d’elles est même en pleine restauration. Pour réaliser les réparations, il faut du matériel. Un matériel qui ne peut venir par la route, et pour cause : il n’y en a aucune. Deux seules possibilités se présentent aux entrepreneurs : le ciel – avec un hélicoptère – ou le chemin – à dos d’animal. C’est donc pour Emile l’occasion de proposer une seconde activité : le transport à dos de mulet ou d’âne. Il part ainsi avec ses bêtes en caravane, pour rejoindre le village : « Une heure et quart voire une heure et demie de route, c’est plus long qu’en hélicoptère mais moins coûteux », souligne-t-il.
 
La fête de San Ghjisè... le 1er mai !
Contribue également à la renaissance du village, une fête organisée tous les ans, le premier mai, autour de la chapelle San Ghjisè, elle-même entièrement restaurée – elle n’avait plus ni toit ni clocher : « C’est l’association San Ghjisè qui l’organise. Il y a une messe. La saint Joseph ne tombe pas le 1er mai, mais on a voulu choisir une date qui permettrait aux gens de participer. Ainsi, beaucoup de cavaliers viennent tous les ans de partout. Ils laissent leur van au Pont de l’Enfer et ils montent à cheval. » Une fête qui, en 2012, a même reçu la visite de l’évêque de Corse, Monseigneur Olivier de Germay : il y a célébré la messe et béni la chapelle. A cette occasion, les visiteurs se régalent de beignets faits par l’association, de charcuterie, fromages ou gâteaux, « que des produits fabriqués par des producteurs locaux », souligne Emile qui monte le matériel nécessaire à dos d’âne. C’est un vrai succès : « Cette année, nous étions plus d’une centaine ! ».
 
Le portage pour des cols inaccessibles
L’activité de portage à dos d’âne ne s’arrête pas à Fiuminale. A l’heure de la chasse, les bêtes reprennent du service en direction du col de Frate Mortu, entre Santa Reparata et l’Alisgiani. Vers octobre-novembre, au moment du passage des pigeons, elles transportent en plusieurs fois, tout le matériel nécessaire aux chasseurs pour attendre leur gibier favori : eau, alimentation, toiles de tente... Selon le cas, Corsu, Paghja Orba, Casinca, Bughja, Tranquillu ou Internu sont du voyage. Que des noms corses, ben intesu : « Je ne leur donne pas de nom à la naissance, explique Emile. Mais plus tard, quand ils ont commencé à travailler... » L’idée est de les baptiser en fonction de caractéristiques particulières : leur lieu de naissance, leur couleur, mais surtout leur caractère spécifique !

Murmurer à l’oreille des ânes...

Mais quelle caractéristique a pu conduire à baptiser une ânesse « Speranza » ? C’est déjà le nom dont elle avait été dotée, lorsqu’elle vécut une aventure hors du commun, portant sa renommée au-delà de la Méditerranée. « Un matin, raconte Emile, arrive un couple de Parisiens avec leur fils ». Les touristes louent des ânes et les voilà partis pour Fiuminale. « Une heure après, ils m’appellent. » Plantée au milieu d’une descente, Speranza refuse d’avancer. Les ânes sont têtus, c’est bien connu. Emile conseille de ne pas tenter de tirer sur la bête... puis en désespoir de cause, dit à ses clients : « Passez-la-moi ! ». « Comment ça, passez-la-moi ?? ». « Ben oui ! Mettez le téléphone sur son oreille ! ». A la stupéfaction des Parisiens, les quelques mots qu’Emile murmure à son ânesse par téléphone interposé, la décide finalement à obtempérer !
L’affaire ne s’arrête pas là. « Quelque temps plus tard, je vais au Salon de l’Agriculture à Paris. Et sur le stand corse, voilà qu’un Normand entreprend de me raconter l’histoire ! Il l’avait un peu allongée !! J’ai dû rétablir les faits, s’amuse Emile. Et il semble même maintenant que certains éleveurs d’ânes de Balagne se la soient également appropriée ! ». Speranza est entrée dans la légende...