« Une enfance double. Lyon - Lausanne 1942 – 1957 » : Des souvenirs tendres et violents de Michèle Acquaviva-Pache

Written on 06/04/2026
Philippe Jammes

Avec ce nouvel ouvrage, la journaliste écrivaine bastiaise, nous plonge dans l’intimité de sa plus tendre enfance, aux côtés de ses parents, de sa sœur cadette, de sa grand-mère. Des souvenirs parfois dramatiques dans le Lyon de l’occupation nazie, des souvenirs plus roses en Suisse, à Lausanne. Un livre, publié aux « Impliqués Éditeurs », qu’on lit comme un roman.

« Une enfance double. Lyon - Lausanne 1942 – 1957 » : Des souvenirs tendres et violents de Michèle Acquaviva-Pache.


Michèle Acquaviva Pache est née en 1942, sous Pétain, en son ère de suspicion, de répression, d’exécutions, de restrictions, les rafles, la milice... Et le début du livre est terrible. L’auteure nous met dans le bain, sans préambules : « Maman me plaque au sol. Nez fiché au lino de la cuisine…. J’essaie de bouger. Les ongles de la main droite de ma mère s’enfoncent dans mon poignet gauche… Interdit de bouger… J’essaie de me libérer de sa poigne. Relever la tête... Une silhouette noire sur le toit d’en face. Il tient un genre de gros bâton. Un geste brusque me colle à nouveau sur le linoléum… Remue pas ou tu vas nous faire tuer. On entend des cliquetis et des bruits très forts en série. Je me fige, les ongles de ma mère plantés dans ma chair. Un peu de sang… ça dure, ça n’en finit pas. Je tente un son. Tais-toi murmure maman…. Une éternité avant de se relever tout lentement. Tout doucement. T’as été brave déclare celle qui m’a porté dans son ventre un vilain hiver 1941-1942 et un bout de printemps…. La porte d’entrée de notre appartement du 5e étage s’ouvre avec fracas… Mon père bouleversé : On l’a eu ce milicien, ce pourri. Coriace le gars. Il n’avait rien à perdre. On l’a eu. Il a dégringolé. Vous n’avez rien ? Je montre à papa les gouttes de sang sur mon poignet. Il éclate de rire. Le ciel est d’un bleu intense. Les hirondelles dansent au-dessus de nous ».

Un passage de l’histoire vraie de Michèle et de sa famille. Une Michèle à la double enfance, celle de Lyon, celle de Lausanne.
Mais pourquoi sortir ce livre maintenant, bien après les savoureux souvenirs de son périple aux USA (« Manhattan... Susan » en 2022- Editions L’Harmattan). ?
« Un coup de gueule en fait. Il y a peu, on entendait sans cesse et on entend peut-être encore : « Ah ! ces boomers à qui tout est toujours tombé tout cuit dans la bouche ». Avec ce livre je viens rétablir des faits véridiques et stopper la moutarde qui me monte au nez à cette remarque. Alors, voilà mon après-guerre à moi, gamine née sous quelques bombes, puis enfant et adolescente ayant vécu en une pas si douce décennie 50. Et puis l’actualité de ces derniers mois, les guerres d’aujourd’hui, ont fait resurgir des souvenirs. A travers ce livre je voulais que ressorte le quotidien de cette période, un quotidien dur. »


- Un livre où le drame côtoie la joie, un côté « Jean qui pleure et Jean qui rit » …
- C’est l’histoire de deux mondes dans lesquels j’ai vécu en alternance. A Lyon notre résidence principale, à Lausanne, en Suisse, chez ma grand-mère durant les vacances. Lyon la catholique, Lausanne la protestante, Lyon la bourgeoise des Célestins avec ses petites dames haut perchées et la prolétaire de la Part-Dieu avec ses Algériens. Lausanne la socialiste où l’on ne fait pas grève et où la guerre c’est « pour les autres ». Dans ces deux demi-mondes les face-à-face sont acrobatiques sauf à se déboiter la nuque. Il y a en effet dans ce livre des séquences drôles et d’autres qui le sont bien moins. Des anecdotes rigolotes et des moments tristounets. Pourrait-il en être autrement ? Toute existence a ses drôleries et ses mélancolies.


- Des scènes violentes, comme celle où votre mère s’acharne sur vous, mettant votre nez en sang...
- Mon père était volage, ma mère le savait. Et comme je ressemblais physiquement à lui, elle s’en prenait à moi.


- Et vous ne lui en avez pas voulu semble-t-il ?
- Non, je ne lui en voulais pas. J’étais en fait plus parent de mes parents. Je surveillais mon père qui parfois me faisait honte, qui ne se cachait pas devant moi. Mais j’étais proche de lui car il m’amusait beaucoup aussi. Je préservais aussi ma sœur qui était la préférée de ma mère et qui ne s’en cachait pas. Mon plus grand défaut en fait était que je n’étais pas le garçon qu’ils auraient voulu.  

- Forcément, même très jeune, on ne peut oublier certains faits?
- On ne peut oublier certains faits comme ce milicien abattu ou ma mère qui me frappait. Des traumatismes. Parfois aussi des joies heureusement. Ces souvenirs de la guerre sont bien ancrés, toujours présents.


- Des souvenirs plus joyeux aussi, heureusement comme cette rencontre avec les Compagnons de la Chanson* …
-Nous étions ma mère et moi dans la gare de Lyon-Perrache. Nous étions dans un wagon et soudain un rideau de bombes. Hurlements des voyageurs. Des hommes se mirent alors à chanter pour contrer la panique naissante. Les hommes chantèrent plus fort que le bruit et la fureur. Ces hommes étaient les Compagnons de la chanson. Leurs chants étaient victoire sur l’affolement général.


- Le V à Churchill …
- Là, j’étais en Suisse chez grand-maman. Des parenthèses agréables durant les vacances. J’avais beaucoup de complicité avec elle. Churchill c’est effectivement une grande image, c’était en 1945, après la guerre. Nous étions avec ma grand-mère place Saint-François, à Lausanne, comble. Je voulais absolument le voir car je l’avais vu souvent dans les actualités au cinéma. Ma mère l’admirait beaucoup. Quand il est passé prés de nous j’ai fait le V de la victoire et il a répondu par le même geste avec un grand sourire. Une femme m’a alors prise à partie, m’accusant de provocation car nous étions dans un pays neutre. La réponse de ma grand-mère a été cinglante : « Les bombardements elle a connu. Elle sait ce qu’est la liberté. C’est vous qui devriez avoir honte ».


- On ne va pas tout dévoiler… mais ces souvenirs sont passionnants et il y a aussi l’épisode de la guerre d’Algérie...
- Ma mère faisait commerce du dégraissage à Lyon. Et les principaux clients étaient des algériens. On était somme toute bien avec eux, par ce commerce. Et on a reçu des menaces du FLN.


- Vous évoquez aussi les binationaux….
- Ceux sont ces gens qui ont une double nationalité. Après la guerre j’ai obtenu la double nationalité, française et Suisse. Mes filles l’ont aussi. Beaucoup de gens l’ont. Et là aussi j’ai entendu des choses qui m’ont irritée ; « Ah ces binationaux, qu’ils retournent chez eux ». Mais, où c’est chez eux ? Or je suis de cette engeance-là, d’où le sous-titre de mon livre et mon partage de vie entre Lyon et Lausanne, deux villes, deux ambiances, si radicalement dissemblables à l’époque d’avant le village-monde. Je n’étais pas Française pour les Français, pas Suisse pour les Suisses. Pour les Helvètes, les Gaulois sont sales et combinards. Pour les Gaulois, les Helvètes sont lents et bêtes. Bon courage aux binationaux d’aujourd’hui.   
*Pour les plus jeunes de nos lecteurs, Les Compagnons de la chanson, à l’origine Les Compagnons de la musique, était un groupe vocal français, composé de 9 membres, originaire de Lyon, formé au début des années 40. Leur dernier concert fut donné le 14 février 1985 au pavillon Baltard de Nogent-sur-Marne
« Une enfance double. Lyon - Lausanne 1942 – 1957 » : Des souvenirs tendres et violents de Michèle Acquaviva-Pache

Michèle Acquaviva-Pache et sa petite soeur Marie-France au coeur de la 2e guerre mondiale.