« Les Oubliés » : les sculptures engagées de Cyril Maccioni s’exposent à Porticcio

Written on 05/16/2026
Jeanne Soury

Jusqu’au 31 octobre, le domaine Terra di Gaya à Porticcio accueille « Les Oubliés », une exposition de l’artiste sculpteur animalier corse Cyril Maccioni, en collaboration avec l’ONG WWF. À travers 14 œuvres en matériaux composites à l’esthétique de métal oxydé, l’artiste poursuit une démarche engagée : sensibiliser à la fragilité du monde animal et reverser une partie des ventes à la protection de la nature.

« Les Oubliés » : les sculptures engagées de Cyril Maccioni s’exposent à Porticcio

(Photos : Maxime Flori)

Il y a des titres qui décrivent, et d’autres qui accusent. « Les Oubliés », choisi par Cyril Maccioni, appartient à la seconde catégorie. Il ne désigne pas seulement une série d’œuvres, mais un état du monde : celui d’animaux relégués, fragilisés, parfois effacés du regard humain.

Installée au cœur du domaine Terra di Gaya, à Porticcio, l’exposition s’inscrit dans une démarche à la fois artistique et engagée, où la sculpture devient un support de vigilance. Une partie des ventes sera reversée à l’organisation WWF, prolongeant le geste esthétique par une action concrète.

Avant d’habiter le monde animal qu’il sculpte aujourd’hui, Cyril Maccioni a d’abord exploré celui du mobilier design. Une première étape marquée par une tension qu’il décrit sans détour : « Dans le mobilier, l’univers du design était régi par des codes et j’étouffais. Je voulais quelque chose pour m’exprimer plus librement. »

Autodidacte, cette recherche de liberté le conduit vers la sculpture, d’abord par des formes géométriques réalisées à partir de matériaux recyclés. Une continuité logique pour un créateur déjà attaché à la matière brute et à la récupération, bien avant que ces pratiques ne deviennent un langage contemporain.

Vers le vivant

Le passage à la sculpture animale ne relève pas d’un choix théorique, mais d’un enchaînement de contraintes et d’intuitions. Des problèmes de dos liés à la manipulation de matériaux lourds obligent  l’artiste à revoir sa pratique.

C’est alors qu’il découvre les matériaux composites, composés de résine et de fibre de verre, à la fois légers et extrêmement résistants. « Je cherchais la façon de réaliser des œuvres de grande taille en travaillant seul, sans aide extérieure », explique-t-il. « Les composites m’ont permis cette autonomie. »

De cette bascule naît une œuvre charnière : une pomme, puis un taureau. Ce dernier, vendu lors d’une exposition à Ajaccio alors que les autres pièces restent sans acquéreur, agit comme un déclencheur. « C’est cette pièce qui a lancé ma carrière », reconnaît-il aujourd’hui.

À partir de là, la trajectoire s’accélère. Une série d’œuvres animalières noires présentée à Bonifacio et Porto-Vecchio rencontre un succès notable, ouvrant la voie à une reconnaissance plus large. Les galeries nationales s’y intéressent, jusqu’à une intégration dans une galerie parisienne du Marais. Une étape décisive, qui marque le passage d’un rayonnement insulaire à une visibilité nationale.

« Les Oubliés » : la rouille comme mémoire du temps

Chez Cyril Maccioni, l’animal n’est jamais un motif décoratif. « L’idée avec les animaux a toujours été de sensibiliser le public au sujet des animaux maltraités ou en voie d’extinction », affirme-t-il. Cette intention se matérialise parfois dans une absence volontaire : celle des yeux, retirés comme un geste de bascule. « Mes animaux ont sacrifié leurs yeux afin d’exhorter les humains à l’acuité visuelle », dit-il, inversant le rapport du regard entre l’homme et l’animal.

Avec cette nouvelle série, l’artiste franchit une étape supplémentaire dans sa recherche esthétique. La finition métallique oxydée devient le cœur du projet. Longtemps expérimentée en atelier, elle repose sur un travail précis de la rouille et de ses variations. « Il y a plusieurs niveaux d’oxydation, et c’est ce qui permet de créer un panel très riche autour de la matière », explique-t-il.

L’exposition rassemble alors quatorze œuvres : cinq pièces monumentales, deux formats intermédiaires et sept sculptures plus petites. Certaines atteignent jusqu’à 2,30 mètres. Pensée pour l’extérieur, la série dialogue avec l’espace naturel, prolongeant l’idée que l’œuvre ne doit pas seulement être regardée, mais traversée.

La Corse, matrice silencieuse de la création

Né et formé par son environnement insulaire, Cyril Maccioni revendique l’influence constante de la Corse dans sa manière de créer. « J’ai toujours vécu à la campagne, proche des animaux », rappelle-t-il. « Cela a façonné mon regard et ma sensibilité. » Cette proximité quotidienne avec le vivant constitue le socle d’une œuvre qui interroge la frontière entre protection, disparition et cohabitation.

Au-delà des formes et des matières, l’exposition porte une conviction simple mais radicale : le destin des espèces et celui de l’humanité sont indissociables. « Si on éradique la majeure partie des espèces animales, l’humain ne survivra pas », résume l’artiste. Dans « Les Oubliés », la rouille n’est donc pas seulement une esthétique. Elle devient une métaphore : celle d’un monde qui s’altère, et d’un regard qu’il reste encore possible de réveiller.