Trente-quatre ans ont passé. Et pourtant rien ne s’est vraiment éloigné.
Le temps a fait son œuvre en surface, mais pas en profondeur. Le corps se rappelle sans prévenir, dans une douleur sourde ou brutale. La mémoire, elle, n’obéit à aucune règle : il suffit d’un détail, d’un bruit, d’une image pour que tout revienne. Pas atténué. Pas flou. Brut.
Comme si ce 5 mai 1992 n’avait jamais cessé.
(Photos Gérard Baldocchi)
Il était sans doute écrit que cette journée ne serait pas une journée comme les autres. Je le pensais déjà confusément en quittant Figarella, ce Compaq - ancêtre de notre Mac portable - de dix kilos sur l’épaule, la gorge serrée en disant au revoir. Une fin de parcours. Une page qui se tourne. Mais ce que je n’avais pas compris, c’est que ce n’était pas seulement une page qui allait se refermer ici pour cette qui m'était promise à Nice à la direction de Corse-Matin.. C’était une vie qui allait basculer.
Aujourd’hui encore, je me revois faire cette route vers Furiani. Elle me paraît toujours aussi longue. Non pas parce que je voulais en savourer chaque instant, mais parce qu’au fond de moi quelque chose freinait. Une résistance sourde. Comme une alerte que je n’ai pas su entendre.
Et puis il y a ces images, intactes.
La tribune. Cette structure de fer et de planches, montée trop vite. L’ambiance lourde, tendue, loin de la fête annoncée. Les regards. Les bruits. Cette vibration sous les pieds que je ressens encore parfois, des années plus tard, comme un écho resté coincé dans le corps.
Et cette phrase lancée presque machinalement, pour conjurer l’inquiétude : « Stà sera ci simu ». "On y est".
Oui. On y était.
Puis il y a le noir. Ou plutôt cette bascule brutale dont il ne reste que des fragments.
Le sol. Le tuff. L’immobilité.
Un corps qui ne répond plus comme avant.
Des visages au-dessus de moi. Des voix que je reconnais sans toujours comprendre.
Et déjà, sans le savoir, une autre vie qui commence.
Trente-quatre ans plus tard, ce ne sont pas seulement des souvenirs. Ce sont des sensations. Des éclats. Des scènes qui ne s’enchaînent pas toujours, mais qui frappent avec la même violence.
Le parpaing à quelques centimètres de ma tête.
Les gémissements de douleur de Jean-Marc Raffaelli.
Le regard hagard de Jo Bonavita.
Les gestes, les mains, les voix autour de moi.
Mon fils, Yann, que l’on m’a raconté, à genoux, priant.
Et puis cette incompréhension persistante, presque irréelle : vouloir voir un match de football alors que tout s’est effondré.
Le corps, lui, n’a jamais oublié.
Il rappelle à l’ordre dès que je m’en écarte. Une douleur, une limite, un signal.
Comme un témoin silencieux de ce qui s’est joué ce soir-là.
Le reste, j’ai longtemps essayé de le tenir à distance.
Ne pas lire. Ne pas regarder. Ne pas replonger.
Faire comme si.
Travailler pour recouvrir. Avancer pour ne pas revenir.
Mais on ne négocie pas avec ce genre de mémoire.
Alors, régulièrement, sans prévenir, tout remonte.
Pas seulement le drame collectif. Mais l’intime. Le vécu. Le ressenti.
Ce moment précis où tout a basculé sans retour possible.
Avec le recul, je sais que j’ai eu de la chance. Une chance immense même.
D’être là. De pouvoir raconter. De pouvoir encore ressentir.
Mais il y a une vérité plus brute, plus simple aussi, qui s’impose parfois, sans détour.
Ce soir-là, mon départ, imminent, pour Nice n’était pas encore venu.
Alors j'ai repris, une fois de plus, le chemin habituel de Furiani, pour un article de plus sur le Sporting.
Et c’est avec ça que je vis encore.

