​À Ajaccio, l'ancien ministre Renaud Dutreil défend son pacte face aux défis de la transmission d'entreprise

Written on 04/10/2026
Patrice Paquier Lorenzi

Figure clé de la politique économique française et à l’origine du célèbre pacte Dutreil sur la transmission d’entreprise, Renaud Dutreil était l’invité du MEDEF Corsica et du Comex 40 ce vendredi matin au Musée Fesch d’Ajaccio. Venu partager son analyse et son expérience, l’ancien ministre a animé une conférence consacrée aux enjeux économiques et humains de la transmission, un sujet central au cœur du COMEX Tour organisé en Corse, ces derniers jours. Aux côtés de dirigeants, d’experts et de jeunes entrepreneurs, il a rappelé l’urgence d’anticiper la transmission de milliers d’entreprises, en Corse comme sur l’ensemble du territoire.

Vous êtes aujourd’hui en Corse dans le cadre d’une rencontre avec le MEDEF. Quel message principal souhaitez-vous adresser aux entrepreneurs locaux ?
Le message que je souhaite faire passer est un message de responsabilité et d’anticipation : la transmission d’entreprise doit devenir une priorité stratégique pour les chefs d’entreprise. En France, nous avons près de 700 000 entreprises qui vont changer de main dans les dix prochaines années, ou risquent de disparaître si rien n’est fait. Cela représente un enjeu colossal pour notre économie, pour l’emploi, et pour la vitalité de nos territoires. En Corse, ce sont environ 20 000 entreprises et près de 10 000 emplois qui sont directement concernés. On voit bien que ce n’est pas un sujet technique réservé à quelques spécialistes, c’est un sujet profondément économique et sociétal. Ce que je dis aux entrepreneurs, c’est qu’il faut anticiper très en amont, parfois dix ou quinze ans à l’avance, pour préparer la transmission dans de bonnes conditions et éviter les situations d’urgence qui conduisent souvent à des échecs.

La Corse repose largement sur un tissu de TPE et d’entreprises familiales : selon vous, quels sont aujourd’hui leurs principaux défis ?
Le principal défi, c’est de réussir à concilier continuité et transformation. Il ne s’agit pas simplement de transmettre une entreprise à l’identique, mais de la faire évoluer pour qu’elle reste compétitive dans un environnement économique en mutation rapide. Ce qui est très encourageant, c’est ce que j’ai pu observer ici : une nouvelle génération de repreneurs arrive, souvent très bien formée, avec une vision plus ouverte et plus moderne de l’entreprise. Ils intègrent des dimensions qui étaient moins présentes auparavant, comme la transition écologique, la responsabilité sociale, l’importance du capital humain, ou encore la digitalisation. La transmission devient alors un moment clé, non seulement pour assurer la pérennité de l’entreprise, mais aussi pour lui donner un nouvel élan. C’est une opportunité de renouvellement du tissu économique corse.

On dit souvent que la transmission est plus difficile que la création, notamment dans des territoires comme la Corse : partagez-vous ce constat ?
Je pense qu’il faut nuancer ce constat, en particulier pour la Corse. Pendant longtemps, la dynamique était effectivement défavorable, avec une forte attractivité des grandes métropoles du continent. Mais aujourd’hui, les aspirations ont évolué. Les jeunes générations attachent une importance croissante à la qualité de vie, à l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, et à l’ancrage territorial. La Corse offre à cet égard un cadre exceptionnel. Cela change profondément la donne. Reprendre une entreprise familiale ou locale n’est plus perçu comme un renoncement, mais comme une opportunité de construire un projet de vie cohérent. Je suis donc plutôt optimiste : la transmission pourrait devenir, dans les années à venir, un moteur de développement pour l’île.

Le pacte Dutreil a été conçu pour faciliter cette transmission : est-il réellement adapté à des économies locales comme la Corse ?
Oui, il est même particulièrement pertinent dans ce type de contexte. Le principe est simple mais essentiel : permettre la transmission d’une entreprise sans qu’elle soit fragilisée par une fiscalité trop lourde. Sans ce dispositif, les droits de mutation peuvent atteindre des niveaux tels – autour de 45 % – que les héritiers sont contraints de vendre une partie de l’entreprise pour payer l’impôt. Cela revient à affaiblir immédiatement l’outil de production, à réduire sa capacité d’investissement, et parfois à compromettre sa survie. Le pacte Dutreil permet au contraire de transmettre une entreprise dans sa continuité, avec ses moyens, ses équipes et sa stratégie. Dans un territoire comme la Corse, où les entreprises sont souvent familiales et fortement enracinées, cet outil est absolument déterminant.

Dans un contexte de pression foncière et touristique, certains dirigeants préfèrent vendre plutôt que transmettre. Comment inverser cette tendance ?
Tout repose sur la manière dont la transmission est préparée et perçue. Si elle est subie, tardive, mal anticipée, elle peut apparaître comme un fardeau, tant pour le dirigeant que pour ses enfants. En revanche, lorsqu’elle est pensée comme un projet, lorsqu’elle s’inscrit dans une vision de long terme, elle devient une véritable opportunité. Il faut impliquer les générations suivantes très tôt, leur transmettre non seulement des compétences, mais aussi une culture d’entreprise, un attachement à ce qui a été construit. Il y a également une dimension collective qu’il ne faut pas oublier : une entreprise, ce n’est pas seulement un patrimoine privé, c’est aussi une source d’emplois, un acteur du territoire. Renoncer à transmettre, c’est parfois affaiblir tout un écosystème local. Il faut donc redonner du sens à cette transmission.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur l’efficacité du pacte Dutreil ?
Je pense qu’il a été un outil extrêmement efficace pour préserver le tissu économique français. Des milliers d’entreprises ont pu rester entre des mains françaises grâce à ce dispositif. Sans lui, beaucoup auraient été cédées à des fonds d’investissement étrangers ou à de grands groupes internationaux. Cela aurait entraîné une perte progressive de souveraineté économique, mais aussi un affaiblissement du lien entre ces entreprises et leurs territoires d’origine. Le pacte Dutreil permet justement de maintenir cet enracinement, qui est une force pour notre économie. Il contribue à la stabilité, à la transmission des savoir-faire, et à la continuité des projets industriels ou commerciaux.

Le pacte Dutreil est parfois critiqué comme une niche fiscale profitant aux patrimoines les plus importants. Comprenez-vous ces critiques ?
Je comprends qu’il puisse y avoir un débat, mais je pense que ces critiques reposent sur une lecture incomplète du dispositif. Le pacte Dutreil n’est pas conçu comme un avantage patrimonial, mais comme un outil au service de l’économie réelle. Son objectif est de permettre aux entreprises de continuer à exister, à investir, à employer. Dans un pays comme la France, il existe parfois une forme de défiance vis-à-vis de la réussite économique, mais fragiliser les entreprises familiales serait une erreur majeure. Si ces entreprises sont vendues à des acteurs étrangers, ce n’est pas seulement une question de propriété, c’est aussi une question d’ancrage, de décision, et à terme d’emploi. Il faut donc regarder ce dispositif non pas sous l’angle fiscal, mais sous l’angle économique et stratégique.

Avec le recul, referiez-vous ce dispositif de la même manière ?
Oui, sans hésitation, mais je l’améliorerais sur certains points. D’abord, en développant davantage l’accès des salariés au capital, à travers ce que j’appelle un “Dutreil salarié”. L’idée serait de permettre aux salariés qui ont contribué au développement de l’entreprise d’en devenir aussi, dans une certaine mesure, les héritiers économiques. Cela renforcerait le lien entre le travail et le capital, et donnerait encore plus de sens à l’engagement dans l’entreprise. Ensuite, il est indispensable de simplifier le dispositif. Au fil des années, des contraintes administratives se sont accumulées, rendant son utilisation plus complexe. Enfin, je pense qu’il faut absolument stabiliser le cadre fiscal. Les entrepreneurs ont besoin de visibilité à long terme. Modifier en permanence les règles est contre-productif et nuit à la confiance.