Corte : CorsiKanaky, un biais pour créer des passerelles entre les deux îles

Written on 03/28/2026
Mario Grazi

A l’heure où le Moyen Orient s’embrase, il en ressort que de tout temps, les guerres coloniales ont voulu redessiner les territoires. Nonobstant, elles ne peuvent pas changer, modifier les frontières mentales participant à s’émanciper du phénomène de colonisation. Un phénomène dénoncé par le Kanak Yoël Attawa qui, en s’installant en Corse en septembre 2019, a fondé l’association « CorsiKanaky » de manière à continuer à tisser des liens entre les deux îles.

Suite à la signature de la convention de partenariat signée en 2019 à la Maison de la Nouvelle-Calédonie à Paris entre Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse, et Roch Wamytan, président du Congrès calédonien, Yoël Attawa a repris ce texte pour fonder l’association CorsiKanaky sur les bases des grandes lignes politiques définies autour de l’échange culturel, de la formation ou encore du développement de l’agriculture, de manière à tisser des passerelles entre les deux îles : un motif très symbolique que cette «passerelle », en tant que modèle de pérennisation, dont il est un passeur « dans la continuité de nos Anciens », dont on comprend qu’ils sont, à ses yeux et aux yeux des autochtones, l’ossature, la trame, cette pierre angulaire maintenant la mémoire vive, « pour emprunter la passerelle de la liberté ! ».
 

Yoël Attawa a quitté son pays natal en 2015 pour rejoindre l’université d’Avignon et y suivre un master de politique sociale, puis une formation d’ingénierie sociale. Ayant postulé en Corse dans le domaine de l’action éducative en milieu ouvert, il débarque à Bastia en septembre 2019 avec son épouse et son fils.  « Bossu è salute », c’est dans sa langue natale et en corse que Yoël Attawa nous salue à Corte lors de notre rencontre. Il nous parle de son association et des projets à mener à court et moyen terme.


L’association CorsiKanaky a été créée pour tisser des liens, poser des passerelles entre les deux îles. « C’est une déclinaison de la politique évoquée dans la convention, mais aussi parce que la Corse et la Nouvelle-Calédonie sont liées depuis plusieurs années à travers le football, par exemple, avec de grands noms comme Marc Kanyan, Jacques Zimako ou encore Christian Karembeu. Cette association pérennise donc ces liens forts, notamment par les plateformes de réseaux sociaux, pour nous faire connaître et entendre ! » explique Yoël Attawa, qui ajoute également que l’association a pour objectif d’accueillir et d’installer des étudiants de Nouvelle-Calédonie pour poursuivre leurs études à l’Université de Corse. Depuis le campus et la cité Paoline, ces initiatives favorisent ce travail immersif, social et culturel, à l’image de Clarissa, cette jeune Kanake de 19 ans inscrite à Corti en arts du spectacle.

Ces passerelles entre la Nouvelle-Calédonie et la Corse confirment la dimension politique « entre terres colonisées ». Dans ce cadre, nous participons activement à l’organisation des  Ghjurnate di Corti  au montage du site, et à une vitrine dédiée à la Kanaky, rebaptisée Nouvelle-Calédonie lors de la colonisation française de 1853, avec un stand représentatif de notre culture pour lier nos deux îles et éviter que nos identités ne finissent dans les tiroirs de l’oubli. »

CorsiKanaky « respecte toutes les politiques » et fédère maints projets sportifs et culturels, avec la création d’une équipe de football évoluant en Régionale 4 vétérans, « Olympique CorsiKanaky », intégrant Corses, Congolais et Marocains, « pour mieux nous enraciner dans le domaine interculturel et interethnique ».
Une équipe mixte de volley-ball a également été créée avec les étudiants, dont Attawa est l’entraîneur. L’association a aussi investi le domaine culturel : son groupe de chanteurs et musiciens répète à la médiathèque de Bastia ; « notre guitariste est corse, notre batteur brésilien. Accueillis par le père Squarcioni, nous participons à des rencontres de danse avec l’association Aria à Olmi-Cappella ».
 

Par-delà les conflits, intact, le syndrome identitaire résiste en territoire kanak

 

CorsiKanaky prône de tenir informée la population corse sur l’évolution de la situation politique et économique de la Nouvelle-Calédonie après les événements de 2024. « Avant les émeutes, nous avions organisé, devant la préfecture de Bastia, une marche de solidarité avec le travail de la CCAT en Nouvelle-Calédonie, ainsi que durant la période des émeutes, où nous avons mis en place une collecte de denrées alimentaires auprès de la grande distribution insulaire. Nos camarades de la Corsica Linea mirent leurs réseaux à disposition pour les acheminer via le Continent jusqu’en Kanaky. Dommage que la situation institutionnelle du pays soit surtout évoquée lors des Ghjurnate di Corti ; cependant, le soutien de la famille corse envers notre peuple est très fort… »

Yoël Attawa précise le cheminement institutionnel actuel après les accords de Bougival de juillet 2025, sans le consentement précieux du président du FLNKS Christian Tein, privé de parole « à la suite de sa longue incarcération » ; des accords visant à poser les bases du futur statut de la Nouvelle-Calédonie, s’inscrivant dans le droit fil de l’accord de Nouméa de 1998, afin de tenir compte des aspirations des diverses ethnies et communautés composant le peuple calédonien, soit une trentaine de tribus. Dans la vie, point de hasard, mais des rendez-vous… Christian Tein a trouvé sa tribune à Corte lors des Ghjurnate, avant de rentrer précipitamment au pays en proie aux émeutes. Aujourd’hui, la revendication identitaire est toujours aussi forte et nous attendons que l’accord de Bougival soit voté par l’Assemblée nationale puis par le Sénat. S’il n’est pas validé, il y aura des élections provinciales en juin prochain. La CCAT participe aux élections municipales. »
 

« Né à Ouvéa, j’ai été témoin des événements de 1988 »

 

« Mon parcours est ma propre source d’inspiration. Né à Ouvéa, j’y ai grandi en étant témoin des événements de 1988 et de leurs soubresauts vers ce chemin vers l’indépendance porté par tout un peuple, devenu une conviction intime pour chacun de nous. L’évolution de notre histoire fut marquée par des zones d’ombre et les guerres actuelles montrent que la culture, l’identité et les mentalités poussent l’être humain à s’extraire de sa substance humaniste pour défier les éléments et les structures implantées par la colonisation, enracinée dans nos terres et nos sociétés, rendant le combat pour la décolonisation complexe. De toutes générations, nous défendrons avec la même intensité notre indépendance. Le choc des modèles auquel nos tribus autochtones doivent faire face est aux antipodes de notre culture, où la France, pierre angulaire de ces tensions, est soutenue par une politique d’État portée par l’ensemble des blocs de droite, radicaux ou centristes car, comme l’a dit Alphonse Dianou : même si nous devons nous battre d’éternité en éternité, nous nous battrons jusqu’à l’indépendance… »

Nos racines insulaires nourrissent notre vision de l’espace, du temps et de notre horizon de demain. Notre identité continuera de vivre à travers les générations tant que nous saurons la nourrir, la protéger et la transmettre. L’interculturel tient ici un rôle clé car une identité vivante ne se ferme pas : elle dialogue avec les univers. Nous continuerons à construire ce qui relie nos peuples à leur avenir : la passerelle de la liberté… Et nous porterons ce projet avec détermination, sans nous laisser déstabiliser par la dilution des valeurs de masse.

Tant que nous restons enracinés sur nos terres, que ce soit en Corse ou en Kanaky, nous serons ce rempart face aux excès du modèle occidental ; d’où ce projet interculturel, intergénérationnel et insulaire pour préserver notre identité : nos langues, nos cultures, nos traditions et tout ce qui fait l’âme de nos peuples… « La décolonisation est toujours un phénomène violent », a écrit Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre (1961).

Yoël Attawa reconnaît le travail du père de l’anthropologie moderne, Claude Lévi-Strauss, pour qui les mythes de différentes cultures partagent des structures similaires, portées par ce projet anthropologique de penser l’humanité dans son ensemble dans un principe fondamental de réciprocité et d’échange, disant que « la diversité des cultures est à l’origine de toute création et de tout progrès ». Attawa stigmatise toutefois ce modèle de pensée universaliste, « ne tenant pas compte, selon lui, des réalités tribales ». Dans Myth and Meaning, Lévi-Strauss lui tend encore sa perche : « Je ne vois pas comment le genre humain pourrait réellement vivre sans quelque diversité interne ».

Yoël Attawa reprend donc à son compte cette citation du grand leader politique kanak Jean-Marie Tjibaou :
« Nous ne voulons pas être les victimes de l’histoire, nous voulons en être les acteurs. »

Gilda Emmanuelli et Mario Grazi