Corte - Le ferronnier d’art Etienne Albertini, digne héritier des « Fiamone »

Written on 01/10/2026
Mario Grazi

Etienne Albertini, 45 ans, cadet de 4 enfants, est un ferronnier d’art en vogue à Corte et dans toute la Corse, dans une longue tradition de 200 ans de maréchal-ferrant, de charrons au sens archaïque du terme, initiée par son grand-père Etienne, son arrière-grand-père Jean-Philippe, « Ciucciu di Fiamone » et son arrière-arrière-grand-père Baptiste, dépositaires depuis 1821 de ce pseudonyme, « Fiamone », dérivé de « flamme ».

Etienne Albertini est un ferronnier d'art en vogue. (Grazi Ritratti)

Le blason « Fiamone » désignant cette vieille famille cortenaise de « stazzunari » qui vaut de sésame, de laisser-passer en Corse, dans l’histoire millénaire de ces transmissions et passations de savoir-être et savoir-faire à la confluence  de cette « théorie des capitaux » de Bourdieu pour qui, « l’idée est que l’individu ne possède ni n’hérite pas seulement d’un capital matériel, mais également d’autres éléments d’ordre matériel ou symbolique dont il peut tirer parti », dans son cadre sociétal.

Son père et son frère sont masseurs kinésithérapeutes. Le jeune Etienne, fils de, petit-fils de … fruit de ces histoires d’influences familiales, si l’on va à la source de la sociologie, est cet « héritier », cet « élu » dans les pas de ces « Héritiers » de l’ouvrage de Pierre Bourdieu, où les lois de l’ADN sont à l’œuvre dans les origines de cette orientation professionnelle : « Je n’ai pas vraiment d’explication là-dessus », nous dit Etienne, «  tout ce que je sais, c’est que je voulais faire ça ; dès 13, 14 ans, plutôt que de jouer avec les autres enfants, je rejoignais à vélo dans son atelier, mon grand-père également prénommé Etienne, dans la forge Fiamone, basée rampe Pozza. J’aimais bricoler, créer, dessiner, mais je devais avoir ça dans le sang, attiré plus par le travail du bois et du fer que par l’école ».

Fort de cette enfance au contact de la matière brute métallique, le fer auprès de ses ancêtres, c’est dans la zone industrielle, au lieu-dit, « Furnaccia » à Corte qu’il a fondé son entreprise, sa « Ferronnerie d’Art ». Elle regroupe à l’accueil, son bureau cosy et l’atelier proprement-dit de création, avec une scie plieuse, une cisaille guillotine, un poste à souder, une cintreuse, un découpeur plasmatique, etc. parmi les tôles, barres de fer et les antiques « attrazzi » que sont la grande forge familiale, la petite enclume de son arrière-arrière-grand-père dont il dira nostalgique, qu’il ne l’utilisera pas pour ne pas en altérer la patine du temps et ce lourd marteau, attribut dans la mythologie romaine de Vulcain-Etienne, dieu du feu et de la forge qu’il embarqua dans son aventure née autant d’un héritage génétique que de cet émerveillement du métal, du fer, chauffé à blanc, travaillé, martelé, qui focalisa toute son attention. Elle fut pour le jeune homme un formidable amplificateur de vocation et de créativité qu’il mit à l’œuvre après un CAP en Structures métalliques, à 15 ans, à Montesoru et à 18 ans, une formation professionnelle décisive dans un centre spécialisé des métiers de la forge, de La Valette à Toulon en 2000, où Etienne, lors de l’épreuve finale sortit,  premier de sa promotion de Ferronnier d’art et obtint la meilleure évaluation sur la réalisation de sa première œuvre artistique au gabarit imposé tout autant que la matière, le cintrage d’un guéridon installé modestement dans un coin de la pièce d’accueil.
 

Aujourd’hui, le quadragénaire s’épanouit dans son entreprise qui compte 4 employés : « Comme un enfant qui fait un lego, travailler le fer à chaud, comme une pâte à modeler, était pour moi ma quête, et c’est à Toulon que j’ai commencé à forger le fer ». Les commandes multiples et variées qui vont des balustres aux portails, verrières, garde-corps, escaliers, soudures, cerclage de fûts destinés à des bars de la ville, la réalisation de trophées pour le Restonica Trail, la Marie-Do et diverses associations artistiques qui fait davantage appel à l’imagination et tranche avec le travail d’abattage, les grosses pièces plus ordinaires. Le temps où le forgeron était au service d’un village au cœur d’une économie agropastorale est terminé et il faut se réinventer.

Corte - Le ferronnier d’art Etienne Albertini, digne héritier des « Fiamone »

C'est avec ce guéridon qu'il fut major de sa promotion à La Valette.

Ainsi, et comme dans le domaine de l’art, tout est possible, un artisan est par essence un créateur ayant la capacité de s’inventer et se réinventer, comme en témoignent, autour du monumental bureau de notre jeune entrepreneur artisan d’art ayant convié les compétences connexes de ferronnerie d’art et d’ébénisterie pour la réalisation de son immense plateau rectangulaire de pin, héritage génétique du côté du blason maternel « Badratu ». Un bureau de maître soutenu par la finesse de l’entrelacs de pieds de fer forgé trônant devant la fresque de tous ces portraits anciens racontant l’épopée « Fiamone » ayant transmis à Etienne, la foi et la flamme. Une grande capacité de créativité et un souci de performance inconsciente et non verbale s’est désormais opérée chez notre ferronnier d’art consciencieusement penché sur un patron, une mine de plomb entre les doigts, cherchant une nouvelle inspiration au milieu de nombreuses pièces de mobilier, de décorations d’intérieur présentées en vitrine à l’accueil, témoignant de sa grande inventivité qui fait également la part belle à la création artistique sous le prisme d’un érotisme discret.

Le nu fut toujours très exploité dans les domaines artistiques comme la sculpture : une tradition fascinante que l’on retrouve au-devant de son impressionnant comptoir, alliage de fer et de laiton de récupération d’anciennes pièces de vannes hydrauliques prélevées sur le barrage de Calacuccia, dont la partie entrante et la partie externe polies à la perfection de disques aurifères, préfigurent la masculinité et la féminité.

Dans les arts visuels, passant par l’art figuratif ou abstrait, cette quête de beauté et de perfection du créateur se poursuit avec Etienne, notre dieu Vulcain, mais en moins vilain, incarnant bien le maître des forgerons : fendant l’armure pour sa Vénus Aurélia, Etienne fut à l’origine d’une véritable pièce décorative de caractère, par ce thème maintes fois exploité du miroir, mettant côte à côte ce diptyque ou cette paire de grands miroirs rectangulaires d’inspiration art-déco. Transcendant leur fonction première, ces deux-là racontent une histoire, avec leur encadrement métallique argenté, martelé avec une finesse et une technique artisanale ancestrale, métaphore de tétons entrants ou sortants, comme quoi, « La femme est bien l’avenir de l’homme ».   
 Gilda Emmanuelli

Corte - Le ferronnier d’art Etienne Albertini, digne héritier des « Fiamone »

Philippe, son fils aîné, semble prêt pour prendre la relève des "Fiamone".