​Vers des tarifs différenciés sur l’eau, selon les filières agricoles corses en tension

Written on 11/28/2025
Julien Castelli

Ce jeudi matin, l’Assemblée de Corse s’est prononcée pour la mise en place d’une tarification de l’eau différenciée pour les filières agricoles insulaires fourragères, d’élevage et céréalières. Ces trois filières connaissent des tensions, lesquelles avaient conduit à cristalliser la colère d’agriculteurs au mois de mai à Ghisonaccia, face aux choix des décideurs.

Souvenez-vous, c’était en mai à Ghisonaccia : bouillonnants de colère, trente à quarante agriculteurs avaient envahi la salle polyvalente de la mairie, où allait être présenté le projet de territoire pour la gestion de l’eau. Ils entendaient protester contre la hausse des tarifs de l’eau qui, depuis 2020, mettaient à mal la pérennité de leurs exploitations fourragères, d’élevage ou céréalières, les trois principales filières agricoles en tension en Corse.

La température retombant, tout le monde s’est mis autour de la table et six mois plus tard, la présidente de l’Office d’équipement hydraulique de la Corse (OHEC), Vannina Chiarelli-Luzi, pouvait présenter un dispositif de soutien au monde agricole, par la mise en place d’une différenciation de la tarification de l’eau pour les filières en tension. « Un travail coconstruit entre l’OHEC, l’Office du développement agricole et rural de la Corse (ODARC), la Chambre d’agriculture et les différents représentants des filières agricoles », a salué ce jeudi matin Vannina Chiarelli-Luzi, lors de la présentation de ce dispositif dans l’hémicycle de l’Assemblée de Corse. 

"Paiement de la juste consommation"

La présidente de l’OHEC, par ailleurs conseillère exécutive en charge de la politique de l’eau, a rappelé quelles avaient été les raisons de la colère : le remplacement des compteurs d’eau volumétriques « qui comptaient peu et mal » par de nouveaux compteurs en télérelève, soit des compteurs connectés qui permettent d’obtenir un relevé sans nécessité de se déplacer. Ces nouveaux compteurs avaient été testés en 2024 sur un échantillon de 100 agriculteurs en monoculture : « Et les résultats avaient été sans appel, affirme Vannina Chiarelli-Luzi. Ils ont démontré la nécessité d’accélérer ce processus de comptage plus fiable pour améliorer la gestion de la ressource, favoriser l’économie d’eau et aboutir au paiement de la juste consommation. »

Le système de tarification repose sur une redevance fixe dont le montant est fonction du débit installé, multiplié par un coefficient de révision et sur la consommation réelle. « L’objectif partagé est de faire baisser la charge fixe et de faire porter la charge sur la consommation réelle », expose la présidente de l’OHEC, consciente des inquiétudes pesant sur les agriculteurs corses de ces filières « qui subissent une forte diminution de leurs marges brutes ». Une baisse de rentabilité qu’elle explique par « la hausse exponentielle de tous les intrants, c’est-à-dire l’énergie, l’engrais et la charge fixe de l’eau. Cette fragilité rend toute augmentation ou adaptation tarifaire particulièrement sensible pour ces filières », reconnaît-elle aujourd’hui. Après concertation, il a donc été décidé de garantir un coût cible d’irrigation à hauteur de 250 euros l’hectare, pour les seules filières fourrages, élevages et céréales, car pour ce qui les concerne, « la seule baisse de la charge fixe ne suffisait pas à réguler le coût », justifie Vannina Chiarelli-Luzi.

"250 euros à l'hectare, c'est un geste fort politiquement"

Une décision qu’approuve Paul-Félix Benedetti : « A partir du moment où on fait état d’un consensus entre l’organe public qui délivre l’eau et les usagers agricoles, je ne vais pas chercher à faire une coupe de cheveux supplémentaire, a commenté le conseiller territorial Core in Fronte. Je constate qu’on a abouti à quelque chose de cohérent d’intégrer la notion de coût de production par rapport aux spéculations de la filière. » Il demande néanmoins aux agriculteurs de jouer le jeu : « Il faut qu’il y ait un pacte moral entre le monde agricole et l’Office de l’équipement hydraulique. Puisque la tarification est validée et acceptée, la logique ne doit plus être la déterioration des dispositifs de comptage ou leur occultation complète. On doit être dans la transparence. Et on doit avoir, sur une rampe de quatre à cinq ans, une remontée du niveau des volumes facturés. On ne peut pas continuer à avoir un différentiel de 100 % entre les 20 millions de mètres cube qui sont plus ou moins facturés et les 20 millions de mètre cube qui sont la part des anges... » Et de prendre à témoin les agricultureurs présents dans la salle : « 250 euros à l’hectare, c’est un geste qui, politiquement, est très fort. Et derrière, il y a un coût, c’est la dotation d’équilibre que nous versons collectivement, tous les Corses, par le biais d’une subvention de la CDC à l’Office. »

Quid du stockage de l'eau ?

Le rapport a été accueilli moins favorablement du côté du groupe d’opposition de droite, Un Soffiu Novu. Marie-Thérèse Mariotti a notamment interrogé l’exécutif sur les risques d’une stratégie tarifaire différenciée : « En agissant ainsi, nous craignons que vous instauriez une disparité entre les filières, une rupture d’égalité entre les agriculteurs et les usagers. Si un oléiculteur, dont la récolte 2025 est annoncée catastrophique, vient nous demander une tarification spécifique, qu’allons-nous répondre ? » « Nous proposons de baisser toutes les filières sur les charges fixes, a rappelé Vannina Chiarelli-Luzi. Pour autant, même avec cette baisse, il y a des filières qui ont une marge brute insuffisante et c’est pour elles qu’on a décidé de faire un forfait ». 

L’autre bémol est venu de Chantal Pedinielli : « Le volume annuel en eau de pluie sur l’île représente plus de 8 milliards de mètres cube. Sans ouvrage visant à les retenir et à les utiliser dans un souci de maîtrise de la ressource, il n’y a pas d’espoir. La question de la tarification différenciée ne se poserait donc pas dans les mêmes conditions si on avait des capacités plus importantes de stockage et un meilleur maillage sur les territoires insulaires. » Jean-Jacques Lucchini, du groupe majoritaire Fà Populu Inseme, lui rétorque que l’exécutif a voté un plan décennal : « Dedans, il y avait 240 millions d’euros qui étaient fléchés, dont 160 pour le stockage. Et des travaux ont déjà commencé. » Vannina Chiarelli-Luzi ajoute que le changement des compteurs ira dans le sens d’un meilleur rendement : « On n’oppose par la tarification agricole avec le stockage et la réhausse des barrages. »

Un sous-amendement adopté

Le rapport a été adopté à la majorité des élus, les conseillers territoriaux Un Soffiu Novu se sont abstenus. Il doit désormais être approuvé par le conseil d’administration de l’OHEC. De son côté, le conseil économique social, environnemental et culturel de la Corse (CESEC) avait également émis un avis favorable au rapport. Il se dit néanmoins « convaincu qu’une réflexion doit être menée avec les agriculteurs afin d’envisager des conversions de cultures moins gourmandes en eau pour s’engager vers plus de sobriété ». Il s’inquiète enfin « du nombre croissant de forages publics ou privés, autorisés ou non, et demande que la Collectivité de Corse intervienne auprès des services de l’État afin que des contrôles interviennent pour éviter que leur multiplication anarchique n’épuise les nappes phréatiques ».

Durant la séance, les élus ont adopté un sous-amendement présenté par Saveriu Luciani, du groupe Avanzemu. Lequel consistera à produire un état des lieux, tous les trois ans, en vue d’identifier plus rapidement les filières agricoles en difficulté et nécessitant une aide ciblée.