Sa pièce « Canular » est montée à Bastia avec Marie-Ange Geronimi et Corinne Mattei qui seront sur la scène du théâtre San Angelo, les 5, 6 et 7 novembre. Son nouveau livre « Les enfants sont si cruels » sera publié aux éditions Maurice Nadeau en janvier prochain. Le psychanalyste et auteur, Joseph Agostini, revient avec une actualité aussi théâtrale que littéraire. Il interviendra dans Caméra Pulitica du 23 au 25 novembre dans le cadre d’Arte Mare. Interview.
- Votre texte « Canular » est monté à Bastia en novembre. Que raconte-t-il ?
- « Canular », c’est l’histoire d’une psychanalyste rattrapée par un canular téléphonique qu’elle a fait lorsqu’elle était adolescente à Nonza et qu’elle passait sa vie dans la cabine téléphonique avec son cousin et un vieil annuaire. J’ai écrit ce texte pour l’inimitable Marie-Ange Geronimi, et c’est ensuite devenu une pièce à deux voix, avec Corinne Mattei qui me fait l’honneur de le mettre en scène et de le jouer, avec le talent que l’on sait.
- Vous vous inscrivez dans la tragicomédie avec cette nouvelle pièce ?
- Dans la vie, nous savons rarement si l’on doit rire ou pleurer. Il y a dans le tragicomique une invitation faite au spectateur. Il peut choisir de ressentir le texte d’une manière ou d’une autre. L’auteur ne l’enferme pas dans une atmosphère, joue avec l’ambiguïté des situations… « Canular », c’est ça. Le personnage de Marie-Ange est traqué par un souvenir et celui de Corinne n’est pas conscient de ce qui se passe ! Beaucoup de situations se déroulent comme cela dans la vie : on ne sait pas un dixième de ce que les gens ressentent quand on leur parle !
- Vous avez déjà écrit « Ghjelusia » en 2024, un seul en scène bilingue, interprété par Patrizia Gattacecca. Est-ce dans le même esprit ?
- Absolument ! Patrizia travaille d’ailleurs sur un deuxième texte intitulé « Tonton », une saga familiale sur l’ironie du destin, qui sortira bientôt. Elle incarne à la perfection les histoires corses, les intrigues et les tourments de personnages ancrés dans notre culture. Vous savez, la tragicomédie, je ne l’invente pas. Je dois mon inspiration à mes grands-mères, Pauline et Angèle, qui me racontaient les frasques de mes familles dans mes villages de Cervioni et de Saint Florent. Je ne suis qu’un passeur ! Elles m’ont donné le matériau, et je me suis contenté de le récréer.
- Vos grands-mères, pas vos grands-pères ?
- Les hommes de ma famille étaient beaucoup plus taiseux que les femmes. Jules et Joseph avaient beaucoup d’humour, mais j’ai davantage souvenir de plaisanteries, de magagnes que d’histoires à proprement parler. Mémé Pauline me prenait la main et commençait par « Tu sais, coco, chez moi, au marché à Bastia… » Et c’était parti pour des dizaines d’anecdotes, avec les surnoms de l’époque ! Je me souviens de tout, et on retrouve ces ambiances dans « Canular », « Ghjelusia » ou « Tonton ».
- Vous regagnez, en janvier, une maison d’édition mythique de la littérature française : Les Editions Maurice Nadeau. Cet éditeur a édité Perec, Miller, Dagerman…
- Oui, c’est une maison prestigieuse. Longtemps, je ne me sentais pas capable d’envoyer mon manuscrit aux éditeurs historiques qui appartiennent au patrimoine littéraire. Je n’ai pas grandi dans une famille d’intellectuels, et j’avais un complexe d’infériorité. Quand j’ai commencé mes études à Paris, les gens de la haute me faisaient bien comprendre que je ne connaissais rien à rien à la littérature, à la grande musique… Mais je les remercie aujourd’hui car je les ai toujours trouvés profondément tristes dans leurs chemins tout tracés. Ils étaient programmés pour faire de grandes études, pour avoir une vie de fastes et de confort. C’était prévisible pour eux. Je préfère, de très loin, les surprises et le goût du dépassement de soi. Franchement, c’est mille fois plus jubilatoire de réaliser ses rêves alors que toutes les portes étaient fermées au départ.
- Quel est le sujet de votre roman « Les enfants sont si cruels » ?
- L’amour d’une mère peut être un poison. J’ai voulu raconter l’amour fou d’une mère pour son enfant. Noé, le petit garçon, est malheureux à l’école et dans la vie en général, mais sa famille ne veut pas le voir, préfère se mentir. Ce roman vient questionner notre société dans ce qu’elle a de très paradoxale : à la fois on exige de l’empathie à tout va, à la fois on tend vers des liens impersonnels, par écran interposé. Noé est l’enfant de la modernité, il me semble. Ses parents en font trop et pas assez à la fois. L’amour, qu’ils lui donnent, est toxique, inadapté. Noé ne peut qu’être malheureux.
- Vous avez publié des essais politiques, philosophiques, des pièces de théâtre, des romans. Vers où va votre préférence ?
- Mon œuvre est éclectique car je ne pourrais pas rester cantonné à un domaine d’exploration. J’aime briser les carcans sans qu’on me brise le cou, passer d’un spectacle à un texte de psychanalyse. Je rêverais maintenant d’écrire un roman érotique ou encore un scénario pour le cinéma. Quand on va vers l’inconnu, on est vivant. Les gens qui parlent toujours des mêmes choses, qui ronronnent dans leur coin, finissent par être en colère contre eux-mêmes, voire par élire un bouc émissaire. On voit ce que ça donne, sur un plan politique…
- Que détestez-vous dans la littérature ?
- Un ami éditeur me disait que la plupart des manuscrits qu’il recevait était mal écrits, prétentieux, redondants. Je pense que beaucoup d’écrivants ne travaillent pas assez. Ce que je déteste, c’est l’amateurisme qui ne s’assume pas. Il n’y a que l’exigence qui tienne. Le reste, c’est de la plainte et de la frustration.
- L’intelligence artificielle est-elle une menace réelle pour les auteurs selon vous ?
- Oui, mais les créateurs vont apprendre à s’en servir. On ne doit pas renoncer devant le génie de l’IA. Je refuse d’être pessimiste et fataliste comme les artisans de l’apocalypse. L’être humain évolue, se renouvelle, fait face à ses propres inventions pour se dépasser lui-même. Sinon, il meurt. Et c’est cela qui le rend intéressant, de toute éternité.
- Avez-vous peur de la mort ?
- Pas du tout ! Vraiment, j’estime que j’ai su extraire la sève de la vie comme j’ai pu. J’ai fait le mieux possible pour ne pas m’ennuyer, c’est déjà beaucoup. Par mon écriture, je me suis réalisé. J’ai accompli les idées que j’avais en moi. La mort peut venir me chercher quand elle veut, c’est son problème, pas le mien. Je peux la regarder en face à présent. Et pour vous dire vrai, je ne la trouve pas très intelligente.
- Pour Radio J France ou RTL, vous avez interviewé des auditeurs, des vedettes du cinéma, des écrivains de renom, des chanteurs. Quel est votre plus beau souvenir ?
- Vraiment, j’ai pris autant de plaisir à interviewer Eric Emmanuel Schmitt que Liane Foly, Claire Chazal qu’Enrico Macias, un auditeur à minuit sur RTL et André Dussolier. Depuis que je suis enfant, je m’intéresse à tout, sans savoir choisir. Et d’ailleurs, il y a dans le fait de choisir un domaine quelque chose de limitant. La vie est si courte.
- Pour vous, qu’est-ce que la réussite ?
- C’est « Quand on n’a que l’amour » de Jacques Brel. « Alors, sans avoir rien que la force d’aimer, nous aurons dans nos mains, amis, le monde entier ». La réussite, c’est pouvoir écrire une chanson d’amour. Ce que je n’ai toujours pas réussi à faire. Mais je ne désespère pas. Avant de mourir, je le ferai !
Propos recueillis par Nicole MARI.
- « Canular », c’est l’histoire d’une psychanalyste rattrapée par un canular téléphonique qu’elle a fait lorsqu’elle était adolescente à Nonza et qu’elle passait sa vie dans la cabine téléphonique avec son cousin et un vieil annuaire. J’ai écrit ce texte pour l’inimitable Marie-Ange Geronimi, et c’est ensuite devenu une pièce à deux voix, avec Corinne Mattei qui me fait l’honneur de le mettre en scène et de le jouer, avec le talent que l’on sait.
- Vous vous inscrivez dans la tragicomédie avec cette nouvelle pièce ?
- Dans la vie, nous savons rarement si l’on doit rire ou pleurer. Il y a dans le tragicomique une invitation faite au spectateur. Il peut choisir de ressentir le texte d’une manière ou d’une autre. L’auteur ne l’enferme pas dans une atmosphère, joue avec l’ambiguïté des situations… « Canular », c’est ça. Le personnage de Marie-Ange est traqué par un souvenir et celui de Corinne n’est pas conscient de ce qui se passe ! Beaucoup de situations se déroulent comme cela dans la vie : on ne sait pas un dixième de ce que les gens ressentent quand on leur parle !
- Vous avez déjà écrit « Ghjelusia » en 2024, un seul en scène bilingue, interprété par Patrizia Gattacecca. Est-ce dans le même esprit ?
- Absolument ! Patrizia travaille d’ailleurs sur un deuxième texte intitulé « Tonton », une saga familiale sur l’ironie du destin, qui sortira bientôt. Elle incarne à la perfection les histoires corses, les intrigues et les tourments de personnages ancrés dans notre culture. Vous savez, la tragicomédie, je ne l’invente pas. Je dois mon inspiration à mes grands-mères, Pauline et Angèle, qui me racontaient les frasques de mes familles dans mes villages de Cervioni et de Saint Florent. Je ne suis qu’un passeur ! Elles m’ont donné le matériau, et je me suis contenté de le récréer.
- Vos grands-mères, pas vos grands-pères ?
- Les hommes de ma famille étaient beaucoup plus taiseux que les femmes. Jules et Joseph avaient beaucoup d’humour, mais j’ai davantage souvenir de plaisanteries, de magagnes que d’histoires à proprement parler. Mémé Pauline me prenait la main et commençait par « Tu sais, coco, chez moi, au marché à Bastia… » Et c’était parti pour des dizaines d’anecdotes, avec les surnoms de l’époque ! Je me souviens de tout, et on retrouve ces ambiances dans « Canular », « Ghjelusia » ou « Tonton ».
- Vous regagnez, en janvier, une maison d’édition mythique de la littérature française : Les Editions Maurice Nadeau. Cet éditeur a édité Perec, Miller, Dagerman…
- Oui, c’est une maison prestigieuse. Longtemps, je ne me sentais pas capable d’envoyer mon manuscrit aux éditeurs historiques qui appartiennent au patrimoine littéraire. Je n’ai pas grandi dans une famille d’intellectuels, et j’avais un complexe d’infériorité. Quand j’ai commencé mes études à Paris, les gens de la haute me faisaient bien comprendre que je ne connaissais rien à rien à la littérature, à la grande musique… Mais je les remercie aujourd’hui car je les ai toujours trouvés profondément tristes dans leurs chemins tout tracés. Ils étaient programmés pour faire de grandes études, pour avoir une vie de fastes et de confort. C’était prévisible pour eux. Je préfère, de très loin, les surprises et le goût du dépassement de soi. Franchement, c’est mille fois plus jubilatoire de réaliser ses rêves alors que toutes les portes étaient fermées au départ.
- Quel est le sujet de votre roman « Les enfants sont si cruels » ?
- L’amour d’une mère peut être un poison. J’ai voulu raconter l’amour fou d’une mère pour son enfant. Noé, le petit garçon, est malheureux à l’école et dans la vie en général, mais sa famille ne veut pas le voir, préfère se mentir. Ce roman vient questionner notre société dans ce qu’elle a de très paradoxale : à la fois on exige de l’empathie à tout va, à la fois on tend vers des liens impersonnels, par écran interposé. Noé est l’enfant de la modernité, il me semble. Ses parents en font trop et pas assez à la fois. L’amour, qu’ils lui donnent, est toxique, inadapté. Noé ne peut qu’être malheureux.
- Vous avez publié des essais politiques, philosophiques, des pièces de théâtre, des romans. Vers où va votre préférence ?
- Mon œuvre est éclectique car je ne pourrais pas rester cantonné à un domaine d’exploration. J’aime briser les carcans sans qu’on me brise le cou, passer d’un spectacle à un texte de psychanalyse. Je rêverais maintenant d’écrire un roman érotique ou encore un scénario pour le cinéma. Quand on va vers l’inconnu, on est vivant. Les gens qui parlent toujours des mêmes choses, qui ronronnent dans leur coin, finissent par être en colère contre eux-mêmes, voire par élire un bouc émissaire. On voit ce que ça donne, sur un plan politique…
- Que détestez-vous dans la littérature ?
- Un ami éditeur me disait que la plupart des manuscrits qu’il recevait était mal écrits, prétentieux, redondants. Je pense que beaucoup d’écrivants ne travaillent pas assez. Ce que je déteste, c’est l’amateurisme qui ne s’assume pas. Il n’y a que l’exigence qui tienne. Le reste, c’est de la plainte et de la frustration.
- L’intelligence artificielle est-elle une menace réelle pour les auteurs selon vous ?
- Oui, mais les créateurs vont apprendre à s’en servir. On ne doit pas renoncer devant le génie de l’IA. Je refuse d’être pessimiste et fataliste comme les artisans de l’apocalypse. L’être humain évolue, se renouvelle, fait face à ses propres inventions pour se dépasser lui-même. Sinon, il meurt. Et c’est cela qui le rend intéressant, de toute éternité.
- Avez-vous peur de la mort ?
- Pas du tout ! Vraiment, j’estime que j’ai su extraire la sève de la vie comme j’ai pu. J’ai fait le mieux possible pour ne pas m’ennuyer, c’est déjà beaucoup. Par mon écriture, je me suis réalisé. J’ai accompli les idées que j’avais en moi. La mort peut venir me chercher quand elle veut, c’est son problème, pas le mien. Je peux la regarder en face à présent. Et pour vous dire vrai, je ne la trouve pas très intelligente.
- Pour Radio J France ou RTL, vous avez interviewé des auditeurs, des vedettes du cinéma, des écrivains de renom, des chanteurs. Quel est votre plus beau souvenir ?
- Vraiment, j’ai pris autant de plaisir à interviewer Eric Emmanuel Schmitt que Liane Foly, Claire Chazal qu’Enrico Macias, un auditeur à minuit sur RTL et André Dussolier. Depuis que je suis enfant, je m’intéresse à tout, sans savoir choisir. Et d’ailleurs, il y a dans le fait de choisir un domaine quelque chose de limitant. La vie est si courte.
- Pour vous, qu’est-ce que la réussite ?
- C’est « Quand on n’a que l’amour » de Jacques Brel. « Alors, sans avoir rien que la force d’aimer, nous aurons dans nos mains, amis, le monde entier ». La réussite, c’est pouvoir écrire une chanson d’amour. Ce que je n’ai toujours pas réussi à faire. Mais je ne désespère pas. Avant de mourir, je le ferai !
Propos recueillis par Nicole MARI.