Bruno Bartocetti, Un1té Police : « En Corse, on ne peut pas travailler avec deux fois moins d’effectifs que nécessaire »

Written on 10/08/2026
Patrice Paquier Lorenzi

En visite durant trois jours en Corse pour rencontrer les policiers d’Ajaccio et de Bastia, Bruno Bartocetti, secrétaire national chargé de la zone Sud du syndicat Un1té Police, alerte sur le déficit d’attractivité, la faiblesse des effectifs et la fermeture programmée du FAED (fichier automatisé des empreintes digitales) d’Ajaccio. Il réclame des réponses nationales adaptées aux contraintes de l’île.

Quel premier constat tirez-vous de cette visite en Corse ?
Le premier constat, c’est le manque d’attractivité pour faire venir des policiers en Corse. La vie y est chère, le logement est un vrai sujet et les conditions de déplacement constituent aussi une difficulté. Nous demandons donc un renforcement des effectifs à Ajaccio comme à Bastia. À Ajaccio, la superficie de la commune est considérable, près de 80 km². Cela suppose des moyens adaptés pour couvrir le territoire. Quand on ne dispose plus que d’une patrouille de police-secours et d’une BAC la nuit, c’est insuffisant. Si une patrouille est engagée sur un accident, une partie de la ville n’est plus sécurisée.
 

Ajaccio est pourtant régulièrement considérée comme l’une des villes les plus sûres de France. Cela ne relativise-t-il pas votre alerte ?
Non. Cela tient aussi au surengagement des policiers, notamment dans les services d’investigation. À Ajaccio comme à Bastia, les collègues sont très investis, ils aiment leur ville et la Corse, et ils vont au bout de leurs dossiers. Mais cela se fait souvent au détriment de leur vie de famille. Certains travaillent dix ou douze heures par jour. Aujourd’hui, tous services confondus, il y a environ deux fois moins d’enquêteurs qu’auparavant. Ce n’est pas tenable dans la durée. La faiblesse des effectifs est particulièrement dénoncée dans le domaine de la délinquance financière et de la criminalité organisée. Quand on parle de trois fonctionnaires sur les dossiers de criminalité organisée, ou de cinq fonctionnaires pour l’ensemble de la matière financière, comment voulez-vous que cela fonctionne ? Il y a les congés, les formations, les contraintes du quotidien. Pour que ces groupes puissent réellement travailler, il faudrait au moins doubler les effectifs. On a eu beaucoup de promesses, mais peu de retours. Et même si l’État voulait répondre à nos demandes, il reste la question de l’attractivité : aujourd’hui, les policiers du continent ne se précipitent pas pour venir travailler dans ces conditions.
 

Ce problème est-il spécifique à la Corse ?
Toute la zone Sud est concernée, notamment les grandes villes où le logement est très cher. Mais la Corse a des contraintes supplémentaires. Il y a le coût du transport, qui pèse fortement, et une prime de transport qui n’a pas été revalorisée depuis longtemps. Ce sont des leviers sur lesquels il faut agir. Nous sommes entendus par les directeurs et les préfets. Ils connaissent la situation. Mais, au niveau national, nous attendons toujours des décisions concrètes.
 

Vous dénoncez également une forme d’inéquité après la revalorisation accordée aux commissaires...
Tant mieux pour les commissaires : nous ne sommes pas dans la lutte des classes. Mais on nous explique qu’il n’y a pas de budget pour revaloriser les policiers, puis un décret tombe au cours de l’été pour augmenter les commissaires. Cela manque de pudeur. Le policier de terrain, celui qui produit les résultats et qui permet à toute la chaîne de fonctionner, ne se sent ni considéré ni revalorisé à sa juste place.
 

La fermeture programmée du FAED d’Ajaccio, avec un transfert des missions vers Marseille, suscite aussi une vive opposition. Quelle est votre position ?
C’est une fermeture de trop. On arrivera toujours à trouver des solutions, à s’adresser au continent, mais ce n’est pas la bonne réponse. Retirer à Ajaccio cette capacité locale de traitement des empreintes, c’est encore enlever une prérogative et une autonomie de fonctionnement. Après la disparition de l’antenne de police judiciaire et du laboratoire de police scientifique, ce serait un nouveau recul pour les compétences présentes sur place.
 

L’administration évoque une criminalité insuffisante pour justifier cette décision. Que lui répondez-vous ?
J’ai du mal à comprendre cet argument. Ajaccio, comme de nombreuses villes françaises, est touchée par le trafic de stupéfiants. La cocaïne circule fortement. Nous ne sommes pas Marseille, il n’y a pas ici de règlements de comptes à la kalachnikov, mais il ne faut surtout pas attendre d’en arriver là. Il faut agir plutôt que réagir. Gouverner, c’est anticiper. Il faut donner les moyens aux enquêteurs de travailler maintenant, pas une fois que la situation aura dégénéré.
 

Peut-on encore sauver le site FAED d’Ajaccio ?
C’est en tout cas la demande portée par les représentants du personnel d’Un1té lors des échanges en préfecture. Mais, au-delà de ce seul dossier, nous insistons sur les effectifs. On ne peut pas demander à la police de sécuriser Ajaccio avec deux fois moins de personnels que nécessaire.
 

L’actualité nationale est marquée par les manifestations lycéennes. Les réponses policières sont parfois mises en cause. Estimez-vous qu’elles sont appropriées ?
Ce que je retiens, c’est qu’il y a eu des centaines de blessés parmi les enseignants, les pompiers, les journalistes et les policiers. On veut nous faire croire que la police serait violente envers les lycéens. C’est faux. En face de nous, il y a aussi des casseurs. Des jeunes sont parfois manipulés pour être entraînés dans la violence, bien davantage que dans la revendication. Lorsqu’un jeune ramasse une grenade de désencerclement et se blesse, ce n’est pas le policier qui a voulu le blesser. Les policiers sont des fonctionnaires républicains, responsables. Ils ne prennent pas leur service pour aller blesser des lycéens.
 

Emmanuel Macron a demandé aux forces de l’ordre de faire preuve d’« empathie » envers les lycéens mobilisés. Que lui répondez-vous ?
C’est une insulte à l’endroit de la profession. Cela revient à laisser entendre que les policiers manqueraient d’empathie ou seraient antipathiques envers les jeunes. C’est refuser de voir la réalité de notre métier. Le policier est là pour sécuriser la population, pas pour être sympathique ou antipathique. Nous sommes tous des pères ou des mères de famille. Mais si nous avons un blessé dans nos rangs et que nous avons le sentiment de ne pas être soutenus, le risque est que les collègues décrochent et laissent les violences s’exprimer. C’est le risque que prend le président de la République.
 

Un appel à mobilisation des Gilets jaunes est annoncé à partir du 17 octobre. Cela vous inquiète-t-il ?
Cela nous inquiète dès lors que le mouvement est infiltré par des black blocs ou des casseurs. Au départ, notre syndicat avait soutenu le mouvement des Gilets jaunes : c’est factuel. Mais lorsqu’un mouvement citoyen bascule dans la casse et les violences urbaines, nous sommes obligés d’intervenir. Ce qui nous inquiète, au fond, c’est l’état de notre société. Les violences se répètent dans notre pays. Nous sommes inquiets du 1er janvier au 31 décembre.