Après une journée de mobilisation, les agriculteurs corses obtiennent un rendez-vous au ministère

Written on 09/24/2026
MP avec Jeanne Soury, Léana Serve et Christophe Giudicelli

Des centaines d’agriculteurs se sont mobilisés ce jeudi aux quatre coins de l’île pour dénoncer les difficultés auxquelles leurs exploitations sont confrontées et réclamer une réponse à la hauteur des conséquences de la sécheresse. Pour la première fois réunis au sein d’une même intersyndicale, les six syndicats agricoles corses ont notamment obtenu un rendez-vous dès mercredi prochain avec le cabinet du ministère de l’Agriculture et le directeur de l’Agence de services et de paiement. Une première étape pour le président de la Chambre d’agriculture de Corse, Jean-Baptiste Arena, qui prévient toutefois que des réponses concrètes sont désormais attendues. Faute de quoi le mouvement pourrait se durcir.

(Photo : Jeanne Soury)

C’est une image que le monde agricole corse voulait envoyer à l’État. Ce jeudi, pour la première fois, les six syndicats de l’île ont fait front commun pour porter les mêmes revendications et faire entendre une colère qui n’a cessé de monter au cours des dernières semaines. D’Ajaccio à Bastia, en passant par Calvi et Sartène, plusieurs centaines d’agriculteurs ont ainsi répondu à l’appel lancé quelques jours plus tôt par la Coordination Rurale Corsica, les FDSEA de Corse-du-Sud et de Haute-Corse, les Jeunes Agriculteurs, Mossa Paisana et Via Campagnola. Une mobilisation intersyndicale à laquelle sont venus se joindre de nombreux soutiens. Des élèves de plusieurs collèges et lycées ont notamment bloqué ou filtré les accès à leurs établissements dès les premières heures de la matinée, tandis que des responsables politiques, des représentants syndicaux ou encore des membres d’U Sindicatu pà a difesa di i piscadori corsi ont également rejoint les rassemblements.
 
Au cœur de la colère, il y avait bien sûr le plan CASI. Après un été marqué par une sécheresse et des températures particulièrement éprouvantes pour les exploitations, l’enveloppe de 1,3 million d’euros attribuée à la Corse est en ffet jugée très insuffisante par l’ensemble de la profession. Les évaluations avancées ces derniers jours font état de plusieurs millions d’euros de pertes, avec des besoins particulièrement importants pour permettre aux éleveurs de continuer à nourrir leurs troupeaux dans les prochains mois.
 
Mais derrière cette urgence, la mobilisation de ce jeudi avait aussi pour objectif de remettre sur la table des difficultés beaucoup plus anciennes. « Nous voulons montrer que la Corse ne se traite pas comme une ligne statistique sur un tableur Excel », résumait dans la matinée Jean-Baptiste Cantini, président de la MSA de Corse. « Le problème, c’est qu’aujourd’hui nos exploitations n’ont plus de trésorerie pour investir et pour préparer les sécheresses de demain. Aujourd’hui, nos agriculteurs n’arrivent même plus à remplir leurs frigidaires. Nous ne faisons pas l’aumône. Ce que les agriculteurs demandent, c’est de pouvoir vivre de leurs productions ».  Même constat chez Romain Rubini, éleveur dans la plaine du Liamone, vice-président de la Chambre d’agriculture de Corse et président de Mossa Paisana. « On voit que les services de l’État nous ont classés comme une région qui subit pour la première fois une sécheresse, alors que depuis 2003 nous enchaînons sécheresses et canicules », déplorait-il, en estimant que pour les seules filières ovine et caprine, près de 5 millions d’euros seraient nécessaires afin de maintenir la production laitière jusqu’aux premières repousses d’herbe.
 

(Photo : Jeanne Soury)

Un rendez-vous mercredi au ministère
 
Après plusieurs heures de discussions avec les services de l’État au sein des préfectures d’Ajaccio et Bastia, si peu d’avancées ont été actées, les agriculteurs corses ont toutefois obtenu un rendez-vous avec le cabinet de la ministre de l’Agriculture, mercredi prochain à 15 heures à Paris. À la demande de la Chambre d’agriculture, le directeur de l’Agence de services et de paiement (ASP) doit également participer à cette réunion. « Ce qui a été entendu, ça a été de prendre en compte un rendez-vous très rapide au niveau du cabinet ministériel de l’Agriculture », indique Jean-Baptiste Arena, président de la Chambre d’agriculture de Corse. Une partie des syndicats, au premier rang desquels la FDSEA, a toutefois marqué son insatisfaction quant au fait que la présence de la ministre a présence de la ministre Annie Genervard ne soit pas confirmée. Une présence qui n’est toutefois « pas un préalable » pour la suite des discussions pour Jean-Baptiste Arena. « Ce n’est pas avec elle qu’on doit discuter de tout ce qui est technique. Par contre, il y aura la présence de tout son cabinet et j’ai demandé la présence du directeur de l’ASP, Sylvain Maestracci, qui est un élément bloquant depuis des années en Corse, notamment au niveau de l’ICHN et de tous les contrôles que subissent les éleveurs sur les surfaces agricoles ». Un interlocuteur dont le président de la Chambre d’Agriculture réclamait depuis longtemps la présence autour de la table. Pour ce dernier, la réunion de mercredi devra notamment permettre de débloquer plusieurs difficultés liées à l’application de la PAC et aux contrôles des exploitations. « Ce n’est pas une discussion que nous demandons, mais des réponses », prévient-il.
 
Sur le dossier qui a mis le feu aux poudres ces dernières semaines, le plan CASI, tout reste est notamment encore loin d’être réglé. La Chambre d’agriculture souhaite désormais que les premiers fonds de l’enveloppe de 1,3 million d’euros soient débloqués rapidement, en priorité pour les filières ovine, caprine, maraîchère et apicole. Mais dans le même temps, les discussions se poursuivent pour tenter d’obtenir davantage. Jean-Baptiste Arena indique ainsi que des échanges sont engagés avec le cabinet du ministère de l’Agriculture, mais aussi celui du Premier ministre, afin d’étudier une nouvelle répartition des crédits prévus dans le cadre du plan CASI. L’objectif serait notamment de pouvoir réorienter une partie des crédits initialement destinés aux dispositifs assurantiels, auxquels une grande partie des agriculteurs corses n’ont pas recours, vers l’enveloppe dite de réarmement. « Cette même enveloppe de réarmement pourra d’ici quinze jours faire l’objet d’une clause de revoyure », indique le président de la Chambre en ajoutant : « On n’a pas entendu aujourd’hui de certitudes sur la clause de revoyure, mais clause de revoyure il y aura ». 

(Photo : Léana Serve)

« Si nous sommes déçus à Paris, nous reprendrons la mobilisation »
 
Pour les représentants du monde agricole, il ne s’agit toutefois pas seulement de répondre à l’urgence de cet automne, mais aussi de tenter de lever certains freins qui pèsent depuis plusieurs années sur les exploitations. À commencer par ceux liés aux contrôles des différents services de l’État. Sur ce point, Jean-Baptiste Arena a indiqué avoir demandé au préfet de région et à la préfète de Haute-Corse de « surseoir à certaines pratiques », en dénonçant notamment « le zèle de certains services », pointant en particulier la question des défrichements et le cas emblématique de Casabianca, où une autorisation a été refusée sur des terres qui, assure-t-il, « étaient encore en culture il y a douze ans ». 
 
Même enjeu autour de l’eau, alors que la succession des sécheresses oblige désormais les exploitations à s’adapter. Là encore, les agriculteurs demandent surtout de pouvoir avancer plus vite sur les infrastructures nécessaires. Et le président de la Chambre d’agriculture de prendre pour exemple le projet de barrage d’U Madrale di Vadina, sur la Plaine orientale, qui doit permettre de stocker 8 millions de mètres cubes d’eau, mais dont les études sont encore en cours. « Il va falloir gagner du temps », insiste-t-il, regrettant que certaines procédures viennent aujourd’hui encore rallonger les délais. 
 
Par ailleurs la prochaine Politique agricole commune a également été mis sur la table. Pour les représentants agricoles, traiter uniquement l’urgence de la sécheresse ne permettrait que de repousser le problème. « Sinon, nous serons dans la rue tous les ans et ce n’est pas le but », prévient Jean-Baptiste Arena. La Chambre défend ainsi l’idée d’une PAC adaptée aux particularités de la Corse, en mettant en avant à la fois son caractère insulaire et montagneux et son exposition précoce aux conséquences du changement climatique. Un dossier sur lequel des discussions ont déjà été engagées à Paris comme à Bruxelles et que les représentants agricoles veulent désormais pousser davantage.
 
Mais sans réponses ni avancées concrètes, au terme de la journée, le compte n’y est donc pas encore pour les agriculteurs.  C’est désormais vers Paris que l’ensemble de la profession va donc se tourner.  Et Jean-Baptiste Arena prévient déjà que la mobilisation de ce jeudi pourrait ne constituer qu’une première étape. « Si bien entendu mercredi nous venions à être déçus à Paris, nous reprendrions la mobilisation de manière différente », avertit-il.