Colère des agriculteurs : Une mobilisation d’ampleur attendue ce jeudi dans toute l’île

Written on 09/23/2026
Manon Perelli

Après un été particulièrement difficile, marqué par la sécheresse et la canicule, les agriculteurs corses feront entendre leur colère ce jeudi. À l’appel de l’ensemble des syndicats agricoles de l’île, cinq rassemblements sont organisés simultanément à Ajaccio, Bastia, Corte, Calvi et Sartène. Au cœur de la mobilisation, l’enveloppe de 1,3 million d’euros proposée à la Corse dans le cadre du plan CASI, jugée très loin des pertes subies par les exploitations. À quelques heures des rassemblements, les soutiens se multiplient par ailleurs bien au-delà du monde agricole.

(Photo : Archives Gérard Baldocchi)

C’est une mobilisation d’ampleur qui se prépare ce jeudi en Corse. À partir de 10 heures, les agriculteurs sont appelés à se rassembler simultanément à Ajaccio, Bastia, Corte, Calvi et Sartène pour faire entendre une colère qui n’a cessé de monter au cours des dernières semaines. Face aux enjeux et à la gravité de la situation dans laquelle se trouvent aujourd’hui leurs exploitations après un été particulièrement éprouvant, les six organisations syndicales agricoles de l’île, à savoir la Coordination Rurale Corsica, la FDSEA 2A, la FDSEA 2B, les JA Corse, Mossa Paisana et Via Campagnola, ont en effet décidé de faire front commun.
 
À l’origine de cette colère, il y a d’abord la sécheresse qui a durement frappé l’île ces derniers mois. Selon les données mises en avant par la Chambre d’agriculture de région Corse, juin 2026 a été le mois le plus sec jamais observé dans l’île et l’été le plus chaud enregistré, tandis que le déficit hydrique installé depuis le mois de mai se prolonge désormais à l’automne. Mais après plusieurs années déjà difficiles, les exploitations sont aujourd’hui mises à rude épreuve. Au point que c’est l’ensemble des filières, de l’élevage au maraîchage en passant par l’apiculture ou encore l’arboriculture qui sont aujourd’hui concernées.
 
Mais c’est surtout la réponse apportée par l’État dans le cadre du plan CASI qui cristallise aujourd’hui la colère des agriculteurs insulaires. Sur les 235 millions d’euros du fonds de réarmement agricole prévus à l’échelle nationale, l’enveloppe notifiée à la Corse ne s’élève qu’à 1,3 millions d’euros. Un montant que les organisations syndicales jugement unanimement très largement insuffisant face à l’ampleur de la situation. 
 
« Le compte n’y est pas », fustigent ainsi les six syndicats dans un communiqué commun, déplorant que « la proposition de 1,3 million d’euros dans le cadre du plan CASI n’est pas à la hauteur de la réalité vécue sur les exploitations ». « Les évaluations des services techniques de la Chambre d’agriculture de Corse estiment les pertes entre 8 et 9 millions d’euros dans l’hypothèse basse, et jusqu’à 21 millions d’euros selon les estimations les plus élevées », soulignent-ils en parallèle.  Rien que pour permettre aux éleveurs de faire face au manque de fourrage et de concentrés au cours de la campagne 2026-2027, la Chambre d’agriculture chiffre d’ailleurs déjà les besoins à au moins 8,4 millions d’euros. Une estimation qui ne comprend ni les pertes enregistrées par les filières végétales, ni la remise en état des prairies et des parcours dégradés.
 
Et derrière ces chiffres, les syndicats veulent surtout rappeler la réalité quotidienne des exploitations. « Il y a des récoltes perdues, des troupeaux qu’il faut continuer à nourrir, des charges qui ne disparaissent pas et des mois de travail anéantis », insistent-ils dans leur appel à la mobilisation.
 
Mais pour eux, l’urgence de cet automne vient aussi mettre une nouvelle fois en lumière un problème beaucoup plus profond. « La sécheresse n’est plus un accident. Elle devient une réalité structurelle », préviennent-ils. Une situation à laquelle les exploitants corses assurent devoir faire face plus tôt que d’autres territoires et rappellent devoir s’adapter année après année, tout en absorbant les surcoûts liés à l’insularité et en devant continuer à produire « malgré une ressource en eau toujours plus incertaine ». « Notre territoire ne peut pas être ramené à une simple règle de trois », martèlent-ils en écho, « L’insularité, le climat, les surcoûts et la fragilité de nos exploitations doivent être pleinement pris en compte ». 
 
Et le plan CASI est loin d’être le seul motif d’inquiétude. Ces derniers jours, la Chambre d’agriculture a également alerté sur l’avenir du Plan d’Ambition Corse, dont la reconduction reste aujourd’hui incertaine. Un dispositif essentiel pour de nombreuses filières, mais aussi pour la Chambre elle-même, puisque l'enveloppe de 3,5 millions d'euros qui lui est adossée représente près de 40 % de ses ressources.  À cela viennent encore s’ajouter les interrogations autour de la prochaine PAC et la demande ancienne d’une meilleure prise en compte des particularités du foncier insulaire.
 
Des soutiens qui se multiplient
 
À la veille de la mobilisation, la colère du monde agricole semble en tout cas trouver un écho bien au-delà des exploitations. Depuis plusieurs jours, les communiqués de soutien se succèdent, venant de syndicats, de mouvements politiques, mais aussi d’autres professions.
 
L’intersyndicale STC Insignamentu Agriculu-CGT Agri a ainsi appelé les personnels de l’enseignement agricole à rejoindre les rassemblements. Pour elle, les difficultés actuelles posent directement la question de l’avenir des jeunes qu’elle forme chaque année. « Comment donner envie à nos élèves de s’installer, de reprendre des exploitations et de construire leur avenir sur notre île, lorsque les conditions d’exercice du métier deviennent toujours plus incertaines ? », interroge-t-elle, avant d’insister : « Défendre l’agriculture corse, c’est aussi défendre l’avenir de notre jeunesse et le sens de notre enseignement ».
 
Même soutien du côté de la CFE-CGC Corse, qui pointe pour sa part les conséquences que la crise pourrait avoir sur les emplois qui gravitent autour de l’agriculture. « Cette crise menace également les salariés agricoles, permanents ou saisonniers, ainsi que les emplois des coopératives et des entreprises liées aux différentes filières », avertit le syndicat, qui réclame notamment une réévaluation urgente des aides et la reconduction du Plan d’Ambition Corse.
 
Dans le champ politique aussi, les appels à rejoindre le mouvement se multiplient. Le Partitu di a Nazione Corsa a annoncé son « soutien total » à l’intersyndicale agricole, tandis que Nazione appelle également ses militants et plus largement la population à participer aux rassemblements. Deux mouvements qui, au-delà de la question des aides d’urgence, mettent notamment en avant le rôle de l’agriculture dans le maintien de la vie dans les territoires ruraux et la nécessité de préserver la capacité de production de l’île.
 
Et la solidarité vient aussi des pêcheurs. U Sindicatu pà a difesa di i piscadori corsi, qui avait lui-même mené plusieurs actions ces derniers mois pour dénoncer les difficultés de la profession, a annoncé son « soutien fraternel » aux agriculteurs. Une délégation sera présente ce jeudi matin à Ajaccio.
 
De quoi donner encore un peu plus d’ampleur à une journée que les six organisations agricoles veulent avant tout placer sous le signe de l’unité. « Aujourd’hui, les différences syndicales s’effacent devant l’essentiel », affirment-elles avec un même objectif en tête : obtenir la réouverture des discussions et une enveloppe correspondant davantage aux pertes constatées sur le terrain.