Après avoir démissionné du bureau national du Rassemblement national et quitté la campagne de Marine Le Pen, François Filoni entend ouvrir une nouvelle séquence politique. L’élu municipal et communautaire d’Ajaccio justifie sa rupture par des désaccords profonds sur le projet d’autonomie, notamment sur la préférence régionale et le statut de résident. Il prépare désormais un mouvement politique insulaire et confirme son intention de se présenter aux prochaines législatives dans la deuxième circonscription de Corse-du-Sud.
Vous avez démissionné du bureau national du RN et quitté la campagne de Marine Le Pen. Quel a été l’élément déclencheur de cette décision ?
Le changement d’orientation sur la Corse. Cela fait cinq ans que je travaille sur ce dossier, avec l’idée qu’il fallait reconnaître une identité corse forte, mais sans sortir du cadre national. Je peux comprendre une autonomie qui apporte des plus. Mais si l’autonomie est une aventure, comme celle que proposent aujourd’hui certains, notamment avec la préférence régionale, alors on trompe les gens. Je m’appuie d’abord sur des données économiques vérifiables. La dépense sociale en Corse est très supérieure aux prélèvements. Si l’on prend les comptes de la Cram, de la CAF, de la CPAM, de la MSA, ainsi que les différentes contributions, on constate qu’il manque plus d’un milliard d’euros. Si, dans une loi organique, on transfère la dépense sociale, comment la compense-t-on ? Si c’est la Nation qui la compense, on n’est plus dans l’autonomie. Le même raisonnement vaut pour l’énergie. En Corse, le coût de production et de transport de l’électricité est très élevé, mais elle est vendue aux usagers à un tarif national grâce à la péréquation. Cela représente environ 440 millions d’euros de solidarité nationale. En Nouvelle-Calédonie ou en Polynésie, où l’électricité est produite beaucoup plus cher, les usagers paient bien davantage. Quel intérêt aurait la Corse à s’aventurer dans cette voie ?
Vous dites partir pour des désaccords de fond. Pourquoi ne pas les avoir exprimés plus tôt, alors que vous défendiez la ligne du RN en Corse ?
Parce que le débat a évolué. Aujourd’hui, on parle de statut de descendant, de préférence régionale, de différenciation entre Français. Moi, je suis favorable à la différence, pas à la différenciation. On peut faire du localisme à partir du handicap insulaire. L’exemple des compagnies maritime et aérienne subventionnées existe déjà : ce n’est pas lié à l’origine, à la couleur de peau ou au sexe, mais à la situation particulière de l’île. On peut soutenir une politique locale forte sans instaurer une distinction entre les citoyens. Le statut de résident des îles Åland, par exemple, est lié à une durée de résidence et non à l’origine. Mais si l’on commence à dire qui est Corse et qui ne l’est pas, sur combien de générations, on crée une usine à gaz. Et surtout, on se heurte au droit européen et aux principes de non-discrimination.
Quel serait, selon vous, le périmètre non négociable de la solidarité nationale ?
Si l’on sort de la solidarité nationale, on est morts. Dans le domaine social, notamment, nous n’avons pas les moyens de financer seuls la politique de santé actuelle. Ce sont les personnes âgées, les plus fragiles, qui ne pourront pas rebondir. Je suis favorable à un nouveau statut pour la Corse, à une respiration démocratique. Mais il faut poser les bonnes questions et associer les Corses à la décision. Un statut fiscal permettant aux entreprises de respirer, de ne pas subir une concurrence déloyale de sociétés extérieures, cela peut se faire. La langue, la culture, les moyens de développement local : tout cela peut être renforcé. En revanche, toucher aux fondamentaux de l’égalité entre les citoyens serait une erreur.
Quel projet défendez-vous alors pour la Corse ?
Je veux que l’on travaille sur l’autosuffisance. En agriculture, 95 % de ce que nous avons dans nos assiettes vient d’ailleurs. Il faut un plan pour relancer notre production locale. Si l’on passe de 5 % à 50 % de production locale, on créera de la richesse et de l’emploi sur l’île. Il faut aussi travailler sur l’eau, les transports et l’énergie. Pour construire un barrage, par exemple, il n’y a pas besoin de modifier la Constitution : il faut une ligne budgétaire. Pour régler la cherté des carburants ou la question des transports, il faut s’attaquer aux mécanismes existants, pas promettre l’impossible. L’autonomie peut être un plus, mais elle ne doit pas devenir un affaiblissement de la Corse et de ses habitants.
Nicolas Battini estime que vous avez vocation à « retourner dans l’oubli », tandis que Christophe Versini affirme que seuls trois ou quatre militants vous ont suivi. Que leur répondez-vous ?
Je ne vais pas faire de gonflette. Ce sont des petites phrases qui ne veulent rien dire. Quand j’ai repris le Rassemblement national, il faisait environ 5 000 voix à Ajaccio aux élections législatives. Il en a ensuite fait plus de 53 000. Il y avait une cinquantaine d’adhérents ; nous avons construit une organisation qui en comptait bien davantage. Je préfère laisser les électeurs juger. Christophe Versini a vécu à Paris pendant dix-huit ans et n’a rien dit sur la Corse. Aujourd’hui, il arrive et semble tout connaître. Très bien, chacun fera son chemin.
Regrettez-vous l’alliance électorale avec Mossa Palatina aux municipales d’Ajaccio ?
Je considère que cela n’a pas été une alliance loyale. Nicolas Battini règle aujourd’hui des comptes avec d’anciens amis nationalistes en se servant du RN. Je trouve que l’on est dans l’excès. Je ne partage pas toutes les orientations nationalistes, je ne suis pas nationaliste. Mais je respecte aussi ce qu’une partie de ce mouvement a fait dans le passé pour lutter contre la bétonisation de la Corse. Il y a des gens propres et des gens moins recommandables partout. Les amalgames ne servent à rien. Le vrai débat, ce n’est pas de savoir qui est le plus français que l’autre. C’est de savoir si le modèle d’autonomie proposé est viable, notamment sur le social, l’énergie et les grands services publics.
Vous préparez un nouveau mouvement. Quelles en seront les grandes lignes ?
Nous sommes dans une phase de discussion avec des personnes venues de sensibilités différentes, mais qui se retrouvent autour d’un projet économique et de solutions concrètes. Notre ligne reposera sur trois mots : identité, économie et méritocratie. L’identité corse ne se défend pas avec des slogans. Elle se défend aussi en permettant aux Corses de vivre chez eux, de se loger, de transmettre une maison familiale, de travailler et de créer de l’activité. Aujourd’hui, tout est cher et il devient difficile de construire ou de rester sur son île. Nous regardons ce qui se fait autour de nous, notamment en Italie et en Sardaigne, sur la fiscalité et le développement économique. Il faut cesser de faire des constats et avancer des propositions.
Vous évoquez notamment l’agriculture et l’énergie. Quelles mesures concrètes imaginez-vous ?
Prenons l’exemple de la centrale du Vazzio, qui doit fonctionner au biocarburant. L’estimation est de 140 millions d’euros de biocarburant par an. Est-ce que nous allons continuer à importer cette ressource ou pouvons-nous en produire une partie en Corse ? Ce serait une perspective pour des agriculteurs aujourd’hui dans l’impasse, avec une visibilité sur plusieurs décennies. Même si nous ne produisons pas la totalité, l’objectif est de conserver une part importante de cette valeur dans l’économie insulaire.
Avec qui souhaitez-vous construire ce rassemblement ? Avez-vous engagé un rapprochement avec Reconquête ?
Ce n’est pas un rapprochement avec Reconquête. Il y a des personnes issues de différents horizons qui prennent contact avec nous. Jean-Sébastien Weyth, qui était responsable du mouvement de Marion Maréchal-Le Pen jusqu’au mois dernier, a démissionné pour nous rejoindre. Mais j’ai aussi rencontré un nationaliste, des personnes venues de la droite, des Républicains, de la gauche. Nous cherchons des convergences sur des propositions concrètes. Il ne s’agit pas de copier un mouvement national ou d’être l’antenne locale de quelqu’un d’autre. Ce sera quelque chose de neuf, construit ici et validé par les Corses.
Confirmez-vous votre candidature aux prochaines législatives dans la deuxième circonscription de Corse-du-Sud ?
Oui. La solution de facilité aurait été de me taire, d’attendre et de faire comme si de rien n’était. Mais l’honnêteté m’a conduit à retirer ma candidature de l’investiture RN. Je ne voulais pas attendre une vague électorale pour dire ensuite ce que j’avais à dire. Je serai candidat, probablement sous l’étiquette du mouvement auquel j’appartiendrai. Nous construisons un mouvement de type régional, avec l’ambition de présenter des candidats et des solutions sur l’ensemble de la Corse.
Votre départ du RN change-t-il votre rôle au conseil municipal et communautaire d’Ajaccio ?
Rien ne change. Je continuerai mon travail au service de ma ville. Pendant les municipales, j’avais annoncé une hausse importante de la taxe foncière et une dette bien supérieure aux chiffres alors avancés. Les faits ont confirmé nos alertes. Je ne me bats pas contre le maire en tant que personne, mais contre certaines dérives et contre un système. Ajaccio est une ville paralysée, avec des difficultés d’endettement, d’infrastructures et de circulation. Avec Stéphanie Cuttoli-Bonnechère et Alexandre-Guillaume Tollinchi, nous continuerons à être une opposition constructive, en apportant des solutions.