À Tavera, treize ans de fouilles réécrivent l'histoire de la Gravona

Written on 08/17/2026
Jeanne Soury

La treizième campagne de fouilles du Laboratoire régional d'archéologie (LRA) vient de s'achever sur le site d'I Casteddi, à Tavera. Les recherches ont confirmé cette année l'existence de maisons néolithiques vieilles de plusieurs millénaires et révélé un atelier de métallurgie du fer. Des découvertes qui renforcent le caractère exceptionnel de ce promontoire dominant la vallée de la Gravona, occupé sans interruption pendant près de cinq millénaires.

(Photos : Facebook LRA)

Sous le soleil écrasant de juillet et pendant près quatre semaines, étudiants et archéologues ont poursuivi l’exploration d'I Casteddi perché à plus de 400 mètres d'altitude. Une campagne éprouvante, marquée par plusieurs épisodes de canicule, mais riche d’enseignements. « Le point fort de cette année, c'est véritablement d'avoir les niveaux des maisons néolithiques en place », résume Hélène Paolini Saez, archéologue et directrice du Laboratoire régional d’archéologie. Une découverte qui confirme ce que les chercheurs pressentaient depuis plusieurs années : le site est bien plus ancien que ce que l'on imaginait.

Lorsque les premières investigations sont lancées en 2013, l'objectif est avant tout de mettre en valeur le site, connu notamment pour sa statue-menhir et les vestiges d'une fortification médiévale identifiés dans les années 1960 par Roger Grosjean.

Les premiers sondages, réalisés dès 2014, changent pourtant complètement la lecture du lieu. « Ce à quoi on ne s'attendait absolument pas, c'est d'avoir entre 4 000 et peut-être 5 000 ans d'occupation en continu », explique Hélène Paolini Saez.

Grâce à une trentaine de datations au radiocarbone réalisées sur des charbons de bois et des graines, les chercheurs ont reconstitué une chronologie ininterrompue du site. Depuis le Néolithique, plusieurs millénaires avant notre ère, jusqu'à la période médiévale, aucune rupture d'occupation n'a été observée. « Nous avons toute une séquence chronologique continue. Il n'y a pas d'interruption. »

Les maisons du Néolithique enfin révélées

La campagne 2026 apporte toutefois un élément décisif. Les archéologues ont mis au jour des sols d'habitation particulièrement bien conservés datant du Néolithique. Dans leurs couches archéologiques apparaissent désormais clairement deux grandes phases de cette période, connues sous les noms de Basien et de Terrinien, deux cultures majeures de la préhistoire corse identifiables notamment par leurs poteries, leurs outils et leur mode de vie. « Jusqu'à présent, nous avions des indices de cette occupation néolithique. Cette année, nous avons les sols d'occupation, les maisons. Cela confirme définitivement cette présence ancienne », explique la directrice. 

Pour les chercheurs, cette découverte revêt une importance particulière. Les habitats perchés sont généralement associés à l'âge du Bronze et à l'âge du Fer. Retrouver une occupation aussi ancienne sur un éperon rocheux demeure encore exceptionnel en Corse.

Les surprises ne s'arrêtent pas là. L'une des découvertes les plus marquantes concerne un ancien atelier de métallurgie. Les archéologues ont identifié les vestiges d'un four ainsi que de nombreuses scories, des résidus issus du travail du métal, autant d'indices attestant qu'une activité métallurgique était pratiquée directement sur place : « Nous avons mis en évidence, pour l'une des premières fois en Corse, un four de métallurgie du fer. »

La fouille s'arrête, la recherche continue

Au fil des campagnes, les découvertes dessinent aussi le portrait d'une communauté loin d'être isolée. Perles de verre venues du Proche-Orient, amphores ayant servi au transport du vin, lampes à huile, bijoux en bronze, objets métalliques ou encore petits flacons à parfum témoignent d'échanges commerciaux dépassant largement les frontières de l’île. « On se rend compte que cette population avait un certain rang social et un véritable confort de vie. Ils ne s'éclairaient pas seulement avec des foyers, mais aussi avec des lampes à huile. On a même probablement des petits vases à parfum... On se parfumait à I Casteddi », sourit l’archéologue.

Si le chantier est désormais refermé, le travail est loin d'être terminé. Les objets découverts vont désormais être répertoriés, dessinés, comparés et étudiés par une quinzaine de spécialistes. L'ensemble des relevés sera également mis au propre grâce à la photogrammétrie, qui permet de conserver numériquement en trois dimensions chaque niveau fouillé.

Comme chaque année, un rapport scientifique sera remis à la Direction régionale des affaires culturelles avant la fin de l’année. Le Laboratoire régional d'archéologie prépare également une publication consacrée à I Casteddi, attendue d'ici deux ans, avec l'ambition de rendre ces découvertes accessibles aussi bien aux chercheurs qu'au grand public.

Pour autant, Hélène Paolini Saez quitte le chantier avec un léger pincement au cœur : « On pourrait encore y fouiller vingt ou trente ans. » Avant de nuancer aussitôt : « Il faut aussi préserver le site. Les générations futures auront d'autres méthodes, d'autres problématiques. Il faut leur laisser une partie de cette histoire à découvrir. »