Yann Castlan, le sculpteur qui donne une seconde vie à l'information

Written on 08/02/2026
Jeanne Soury

Rien ne prédestinait Yann Castlan à faire des plaques offset son matériau de création. Arrivé presque par hasard à l'imprimerie Siciliano comme infographiste en renfort, l'artiste plasticien corse y découvre ces supports d'impression promis au recyclage. Une rencontre qui bouleverse son parcours. Depuis, à travers son projet Voyage en imprimerie, il transforme ces fragments d'information en sculptures graphiques, où se mêlent mémoire, lumière et territoire.

(Photos : Paule Santoni)

Avant de devenir l'un des rares artistes à faire des plaques offset son matériau de prédilection, Yann Castlan a grandi au milieu du bois d'olivier. Ses parents fabriquaient des objets d'artisanat, son oncle l'emmenait découvrir les musées parisiens : très tôt, l'art s'impose comme une évidence. « J'ai toujours été artiste », affirme-t-il simplement.

Pourtant, rien ne le destine à cette carrière. Après un baccalauréat obtenu à l’Ile-Rousse, il envisage des études de droit. Finalement, il bifurque vers les arts plastiques à l'Université de Corse. Une décision qui change le cours de sa vie.

Au fil des rencontres et des enseignements, il découvre la sculpture. Très vite, ses créations sont exposées et vendues. Avec l'argent de sa première sculpture, il s'achète un ordinateur pour poursuivre son autre passion : le graphisme. Une double casquette qu'il conservera jusqu'à aujourd'hui.

C'est pourtant un concours de circonstances qui va orienter définitivement son travail artistique. Installé à Ajaccio, il rejoint l'imprimerie Siciliano comme infographiste. Au milieu des machines et des presses, son regard s'arrête sur un objet promis à la destruction : les plaques offset utilisées pour imprimer les journaux. « C’est comme ça que j’ai trouvé ma nouvelle matière », résume-t-il aujourd’hui. 

Là où d'autres ne voient qu'un déchet industriel, lui perçoit une matière vivante. Les textures, les brillances, les zones mates, les couleurs résiduelles, les fragments de textes ou de photographies deviennent autant de possibilités plastiques : « Quand je choisis une plaque, je sais déjà comment je vais la déconstruire pour la reconstruire à ma façon. »

« Mon thème général, c'est le territoire »

Découpées une à une au cutter, assemblées puis sculptées, ces plaques, issues du Journal de la Corse, deviennent des reliefs où l'information perd sa fonction première pour se transformer en langage visuel. Chaque mot, chaque image ou typographie est soigneusement sélectionné avant d'être réinterprété. « Les fragments d’articles que j’intègre peuvent parler de politique, de sport, de religion ou d'actualité internationale. Je les choisis autant pour ce qu'ils racontent que pour leur force graphique », explique Yann Castlan. 

Dans ses œuvres, le texte ne se lit plus vraiment : il se regarde. Influencé par le travail du peintre Pierre Soulages, Yann Castlan explore sans cesse les rapports entre lumière, matière et ligne. Les reflets changent selon l'angle du spectateur, les surfaces brillantes répondent aux parties mates, les reliefs créent de nouvelles lectures : « Ce qui me plaît, c'est quand je termine une œuvre et que je découvre moi-même des choses auxquelles je n'avais pas pensé. » Chaque création est ainsi le résultat d'un équilibre entre maîtrise et surprise. L'artiste imagine précisément son œuvre avant de commencer, mais laisse toujours une place à l'imprévu.

Si les plaques offset constituent aujourd'hui sa signature artistique, le véritable sujet de son œuvre est ailleurs. « Mon thème général, c'est le territoire. » Longtemps, il n'en avait pas pleinement conscience. C'est au fil de discussions avec d'autres artistes, notamment lors de sa résidence autour du thème du territoire, qu'il réalise que cette notion traverse l'ensemble de son travail.

Les lignes de crêtes corses, les horizons, les paysages deviennent des motifs récurrents. Son œuvre monumentale, intitulée « Castelluccio », s'étend sur plus de trois mètres de hauteur et six mètres de longueur, en est l'une des illustrations les plus spectaculaires. Mais pour Yann Castlan, le territoire ne se limite pas à la Corse. Il rêve déjà d'explorer d'autres paysages. Il avait notamment candidaté pour une résidence artistique au Japon afin de travailler sur les caractères japonais, leurs formes et leurs lignes, indépendamment de leur signification.

Créer, une nécessité

Son projet artistique porte un nom : Voyage en imprimerie. Plus qu'une série d'œuvres, il s'agit d'un cheminement qui accompagne toute sa carrière depuis plus de quinze ans. Après la fermeture de l'imprimerie Siciliano, ce voyage s'est poursuivi, donnant naissance à de nouvelles créations, régulièrement exposées en Corse et au-delà.

L'artiste revendique également une démarche d'upcycling : transformer un matériau destiné au recyclage en objet d'art, chargé d'une nouvelle mémoire. « Je donne une valeur ajoutée à une matière qui était vouée à disparaître. »

Pour Yann Castlan, l'art dépasse largement le simple plaisir de fabriquer des œuvres. « Je ne fais pas de l'art pour faire de l'art. J'en ai besoin. » Créer est devenu une nécessité quotidienne : « Être artiste, c'est tous les jours. Il n'y a pas de repos. Chaque chose que l'on voit nourrit une réflexion. » Et lorsqu'on lui demande ce qu'il aimerait que le public retienne de son travail dans vingt ans, sa réponse résume toute sa démarche : « Ce qui m'importe, c'est que les gens ressentent quelque chose. Positif ou négatif, peu importe. À partir du moment où il y a une émotion, c'est gagné », conclut le passionné.