Incendies - Hyacinthe Vanni : "Le manque de moyens aériens a privé les équipes au sol d'un appui indispensable"

Written on 07/20/2026
Nicole Mari

C’est un cri d’alarme que lance le Président du SIS2B et Vice-Président de l’Assemblée de Corse, Hyacinthe Vanni, après dix jours d’incendie qui ont ravagé plus de 500 hectares dans le Centre Corse et menacé les villages du Niolu. Si les secours au sol ont fait preuve d’un engagement et d’un courage remarquables malgré les forts risques encourus, le président du SIS 2B dénonce la carence des moyens aériens de l’Etat qui a mis en danger pompiers, villages et populations dans un contexte de canicule exceptionnelle. Sans faire de polémique, il demande que l’Etat renforce durablement les moyens aériens prépositionnés sur l’île durant toute la période à risque, ou à minima qu’il garantisse une disponibilité permanente des avions et hélicoptères pour assurer une continuité opérationnelle sans rupture d’eau.

- Les feux du Centre Corse ne sont pas encore maîtrisés, et vous dénoncez le manque de moyens aériens. Que s’est-il passé ?
- Alors que la Haute-Corse est confrontée à deux incendies de forêts d'une intensité exceptionnelle dans des secteurs particulièrement escarpés, peu accessibles et exposés à des conditions météorologiques extrêmement défavorables, les moyens aériens de l’Etat n’ont pas été à la hauteur des risques encourus. Il y a eu des moments très difficiles surtout quand les villages du Niolu ont été menacés. Ça a été très dur pour les secours au sol avec des moyens aériens qui étaient là une heure, puis qui n’étaient plus là. Je dénonce ce manque de moyens aériens et surtout ce manque de pérennité dans les moyens pendant une phase déterminante de la lutte contre les deux incendies et qui a privé les équipes au sol d'un appui indispensable. Ça a réduit à néant tous nos efforts !
 
- De quelle façon ?
- Chaque rupture d’engagement, de continuité dans l'action opérationnelle favorise les reprises de feu et accroît les risques pour les équipes, les populations, les habitations et le patrimoine naturel exceptionnel que sont les forêts du Niolu et du Cortenais. Les hommes au sol ont consenti des efforts considérables, sans relâche, jour et nuit, dans des conditions extrêmement éprouvantes, au péril de leur sécurité, pour les protéger. Mais, quand nous avons eu besoin de moyens aériens pour nous soutenir, ils n’ont pas été là. Nous ne savions pas où ils étaient. On a laissé des hélicoptères posés au sol alors qu’on pouvait les mettre à profit pour lutter contre le feu. Malgré l’implication très forte de la Préfète que je tiens à saluer, ça a été l’arlésienne ! Il nous reste deux mois à tenir au minimum. Il ne faut pas que ces carences durent tout l’été. Non seulement c’est pénible, mais cela met des personnels en danger, on l’a vu avec les pompiers blessés. Cela met aussi des populations et des villages en danger. Nous avons dû vraiment travailler dur pour arriver au résultat d’aujourd’hui qui est, je pense, satisfaisant. Si aujourd’hui le pire est derrière nous, c’est grâce à l’engagement et au courage remarquables des équipes au sol qui ont mené un combat très difficile parce que les moyens aériens n’étaient pas au rendez-vous.
 
- Combien y a-t-il eu d’avions mobilisés ? Et combien auriez-vous aimé en avoir ?
- Ce n’est pas une question de nombre. Il y avait deux moyens aériens. Si nous les avions eus tout le temps, cela aurait été suffisant avec nos hélicoptères. Mais ils ne décollaient pas, on ne les avait pas quand on les demandait, quand on en avait besoin. Nous sommes à la merci des décisions parisiennes, du chef d’Etat-major de Paris. Le chef d’État-major de zone a validé l’engagement des moyens aériens, le CCASC aussi, mais, à Paris, on a considéré qu’on n’en avait pas besoin. La façon dont nous avons été traités et dont la situation Corse a été traitée par Paris est inacceptable ! Pour ce coup-là, on s’en sort bien parce qu’on réussit à réaliser nos objectifs.
 
- Quels objectifs ?
- Le premier objectif était de protéger les villages du Niolu : Calasima, Albertacce et les autres. Là, notre mission a été remplie. Le second objectif était de protéger la forêt de Valdu-Niellu. Cet objectif est aussi en train d’être rempli. Reste la Restonica où là, ce fut vraiment dur. On demandait du retardant, on n’en a pas eu. Puis on l’a eu trop tard, ensuite on ne l’avait plus ! La continuité des moyens aériens et la pérennité de l’eau, on ne les a jamais eues et cela a été très dur pour nous. J’étais présent aux côtés des troupes au sol jour et nuit et je peux témoigner du travail considérable qu'elles ont accompli, que ce soit les forestiers-sapeurs, l’ONF (Office national des forêts), les renforts du continent, les sapeurs-pompiers des SDIS 13, 83 et 34. Il y a vraiment eu une solidarité exemplaire. Il faut aussi saluer la solidarité des maires du Niolu qui se sont mobilisés et qui nous ont vraiment soutenus au niveau de la logistique et de la connaissance du terrain. Les seuls, qui n’ont pas été au rendez-vous, je le répète, ce sont les moyens aériens de l’État. J’espère que l’État va corriger ce raté qui a failli coûter très cher aux villages et à la forêt.
 
- Vous dites que les troupes au sol ont été en danger. Qu’est-ce qui a été le plus dur ?
- On n’a pas eu la pérennité de l’eau, alors que c’est primordial dans la stratégie de lutte contre les incendies. Normalement, les avions interviennent d’abord pour refroidir les lisières et nous, ensuite pour les éteindre. Or, faute d’avions, nous avons dû, à la fois, refroidir et éteindre dans des conditions de canicule exceptionnelle c’est-à-dire des conditions terribles de chaleur. Nous avons du déployer plus de 170 personnes, ne serait-ce que sur le Niolu. Le feu se propageait, il a fallu y aller quand même. Moyens aériens ou pas, on y a été. Il ne faut pas que ça se reproduise ! On a évité le pire parce la météo a été avec nous. Jeudi soir, des scénarios catastrophe se préparaient pour les villages et les populations. On a réussi à éviter la catastrophe. Hier encore, la forêt était menacée. Aujourd'hui, je pense que les choses commencent à rentrer dans l’ordre. Nous avons enfin eu, ce matin, les moyens aériens que nous avons demandé, nous voyons le résultat cet après-midi et je pense que, ce soir, nous aurons de bonnes nouvelles.
 
- Avez-vous discuté avec l’Etat-major parisien ? Comment justifie-t-il cette absence de moyens ?
- Nous privilégions toujours la voie du dialogue. Nous essayons de parler à Paris, mais je pense qu’ils sont complètement déconnectés de la réalité de notre territoire. Ce serait bien qu’ils viennent en Corse sur le terrain avec nous voir dans quelles conditions nous travaillons. Il ne peut pas y avoir un ministre qui décide de Paris qu’un avion ne vole pas parce qu’on n’a pas d’autonomie de décision. Les contraintes, nous les avons-nous aussi, comme sur le continent, avec des relèves, des gens qu’on engage sur le terrain dans des conditions difficiles. On se débrouille, mais c’est vraiment dommageable que l’Etat ne soit pas au rendez-vous. On comprend les difficultés de l’État concernant les moyens aériens, on peut comprendre lorsqu’il invoque la solidarité. Cette solidarité, nous l’avons jouée, quand il fallait partir sur le continent, nous sommes partis. Quand il y a des feux naissants ailleurs et qu’on nous sort les moyens, on le comprend, mais, quand il n’y a de feu nulle part, qu’il n’y a pas de feu naissant ailleurs, et qu’on nous retire quand même les moyens, qu’on ne nous les donne pas, on ne comprend pas ! C’est incompréhensible et nous ne l’acceptons pas !
 
- Que demandez-vous à l’Etat ?
- Nous demandons à l’État de corriger ce loupé et de nous donner les moyens dont on a besoin quand on en a besoin parce que quand on n’en a pas besoin, on ne les demande pas ! Et donc si on demande des moyens, c'est qu'on en a besoin ! Quand il y a un feu sur le continent, Paris envoie tout de suite quatre Canadaires, deux Dashs et quatre hélicoptères, comme on vient de le voir. Quand il y a un feu chez nous en Corse, nous avons deux Canadaires pendant une heure, l’hélicoptère sporadiquement, et le Dash quand vraiment on insiste, et quand la préfète s’emploie et monte au créneau. Ce n’est pas acceptable ! Je n’ai pas voulu faire de polémique quand nous étions dans le feu de l’action. J’interviens aujourd’hui pour tirer la sonnette d’alarme et pour que ce genre de situation ne se reproduise plus. L'État doit assumer pleinement ses responsabilités en garantissant des moyens adaptés aux risques identifiés et en avouant que le bras armé de la lutte aérienne de la sécurité civile est insuffisant, en carence et avec des modalités d’engagement, de gestion et de disponibilité pour le moins capricieux et changeant. Nous demandons le renforcement durable des moyens aériens prépositionnés en Corse durant toute la période à risque et à minima, la garantie d'une disponibilité permanente permettant d'assurer une continuité opérationnelle sans rupture. Bien entendu la politique de la priorité au feu naissant et à la protection des personnes et des biens doit rester la règle. Nous faisons remonter nos demandes par les voies hiérarchiques des sapeurs-pompiers, également par la préfecture, nous le ferons aussi politiquement avec une motion à l’assemblée de Corse.
 
- Ces carences ont-elles provoqué la colère des pompiers sur le terrain ?
- Chez nous, il n’y a pas de place pour la colère, ni pour le découragement. Tout ce qui compte pour nous, c’est d’éteindre les feux, de protéger les villages, les biens et les personnes, et bien sûr notre environnement, qui est aujourd’hui notre bien le plus précieux. Je pense que la mission a été remplie cette fois avec un peu de chance liée à la météo, beaucoup d’engagement et de travail. Mais on n’aura pas toujours de la chance. C’est pour cela qu’il faut tirer la sonnette d’alarme comme je le fais aujourd’hui. Il n'est plus acceptable que les services départementaux d'incendie et de secours, et même l’Etat-major de zone, soient contraints de multiplier les engagements humains pour tenter de compenser un déficit de moyens aériens nationaux. Cette stratégie expose les personnels, augmente le risque d'accidents et sollicite les équipes au-delà de ce qu'il est raisonnable d'exiger. La Corse ne peut pas demeurer un territoire où les moyens spécialisés arrivent trop tard, en nombre insuffisant, ou ne permettent pas d'assurer une continuité d'action face à des incendies dont chacun sait qu'ils seront désormais plus fréquents, plus rapides et plus destructeurs sous l'effet du changement climatique.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.