Il est des lieux que l’on abandonne sans parvenir à les faire disparaître. Le CFM Hourtin, ancien Centre de Formation Maritime installé sur les rives du lac girondin, est de ceux-là. Fermé en 2000, le site se dégrade désormais lentement sous l’assaut du temps, des pluies atlantiques et de la végétation qui reconquiert les bâtiments. Les ronces montent aux façades, les pins avancent, les fenêtres se vident, les cours se taisent. Pourtant, derrière ces murs désertés, quelque chose demeure vivant : la mémoire de ceux qui y ont passé une part décisive de leur jeunesse. De nombreux Corse se souviennent.
Le 13 juillet 2020, un groupe Facebook dédié aux anciens du CFM Hourtin voyait le jour. Il rassemble aujourd’hui plus de 17 000 membres. Depuis, des milliers de photographies, de documents militaires, de carnets, de lettres et de portraits en tenue marine refont surface. Chaque publication agit comme une bouée lancée sur le lac du temps. Elle rappelle que ces hommes furent là, qu’ils ont partagé les mêmes chambrées, les mêmes réveils à l’aube, les mêmes attentes et parfois les mêmes peurs. Elle dit aussi qu’un lieu peut fermer sans cesser d’exister.
Les Corses, nombreux au rendez-vous de l’histoire
Parmi les générations passées par Hourtin, les Corses furent nombreux. Pour beaucoup de jeunes insulaires, ce départ vers la Gironde constituait la première grande séparation avec l’île, la première autonomie, le premier voyage loin du cercle familial. On quittait Bastia, Ajaccio, Corte, Porto-Vecchio ou les villages de montagne avec une valise modeste et beaucoup d’inconnu devant soi. On arrivait dans un univers réglé par les horaires, les ordres, la discipline et la vie collective. Hourtin fut pour beaucoup une porte d’entrée vers un monde plus vaste : la découverte d’autres régions, d’autres accents, d’autres cultures, parfois les premiers embarquements au long cours, parfois une carrière militaire ou dans la marine marchande.
L’uniforme comme égalité provisoire
Dans les dortoirs et sur les places d’armes, les différences sociales s’effaçaient. Le fils d’agriculteur côtoyait l’étudiant, le citadin partageait sa table avec le rural, le Corse croisait l’Antillais, le Breton ou le Provençal. Tous étaient ramenés à une condition commune : celle de jeunes hommes en formation. Sans toujours en mesurer la portée, ils vivaient là une expérience rare de brassage social. Le CFM Hourtin fut, pour toute une génération, une école discrète de la République et du collectif. Les premières grandes amitiés d’adulte y sont souvent nées.
L’épreuve silencieuse de la distance
Pour les appelés corses, une difficulté demeurait plus forte que les autres : l’éloignement. Trop loin de leur île, beaucoup ne pouvaient bénéficier de permissions régulières. Quand d’autres rentraient chez eux le temps d’un week-end, eux restaient au bord du lac avec la nostalgie en guise de bagage. Certains trouvaient alors refuge au foyer de l’Argonne, à Bordeaux. Là, le regretté abbé Marquaux, ancien aumônier des armées, accueillait avec bienveillance les jeunes venus de Corse et des outre-mer. Il leur offrait bien plus qu’un toit pour quelques heures : un peu de chaleur, d’écoute, de familiarité. Dans ces parenthèses modestes, chacun retrouvait quelque chose de son île perdue.
Une fraternité née avant les écrans
L’époque ne connaissait ni téléphones portables ni réseaux numériques. L’absence de ces outils obligeait à parler, à écrire, à attendre, à partager réellement le temps. De cette simplicité naquirent des liens souvent solides. On se racontait sa vie, on échangeait des adresses, on promettait de se revoir. On apprenait à supporter ensemble les contraintes d’un service national parfois contesté, parfois subi, mais souvent transformé par la camaraderie. Même les plus rétifs finissaient souvent par s’adapter, puis par servir avec sérieux dans les unités embarquées ou à terre où ils étaient affectés.
Quand la nostalgie revient avec l’âge
Nombreux sont ceux qui n’ont compris qu’avec le temps ce que Hourtin leur avait apporté. Il faut parfois dépasser soixante ans pour mesurer la valeur d’une jeunesse que l’on croyait ordinaire. Alors reviennent les visages, les odeurs de cirage, les appels du matin, les rires du soir, les longues attentes de courrier, les départs en train, les amitiés perdues puis retrouvées. Le CFM Hourtin apparaît rétrospectivement comme un passage initiatique : celui où l’adolescence s’achève sans prévenir.
Les ruines et les fantômes
Aujourd’hui, le site continue de s’effacer pierre après pierre. Mais il subsiste autre chose que des bâtiments : un esprit, des valeurs, une mémoire commune. Parmi les anciens, y compris chez certains des plus fervents défenseurs de l’autonomie corse, Hourtin reste un souvenir partagé. Les opinions ont changé, les vies ont divergé, les convictions se sont affirmées. Pourtant, nul ne semble avoir oublié ce moment suspendu où, loin de l’île, ils apprirent à devenir des hommes. Les murs tomberont peut-être un jour entièrement. Mais tant qu’un ancien appelé ouvrira une photographie jaunie en murmurant : “Là, c’était Hourtin… j’avais vingt ans…”, les fantômes corses du CFM continueront de marcher dans les couloirs du souvenir.
Les Corses, nombreux au rendez-vous de l’histoire
Parmi les générations passées par Hourtin, les Corses furent nombreux. Pour beaucoup de jeunes insulaires, ce départ vers la Gironde constituait la première grande séparation avec l’île, la première autonomie, le premier voyage loin du cercle familial. On quittait Bastia, Ajaccio, Corte, Porto-Vecchio ou les villages de montagne avec une valise modeste et beaucoup d’inconnu devant soi. On arrivait dans un univers réglé par les horaires, les ordres, la discipline et la vie collective. Hourtin fut pour beaucoup une porte d’entrée vers un monde plus vaste : la découverte d’autres régions, d’autres accents, d’autres cultures, parfois les premiers embarquements au long cours, parfois une carrière militaire ou dans la marine marchande.
L’uniforme comme égalité provisoire
Dans les dortoirs et sur les places d’armes, les différences sociales s’effaçaient. Le fils d’agriculteur côtoyait l’étudiant, le citadin partageait sa table avec le rural, le Corse croisait l’Antillais, le Breton ou le Provençal. Tous étaient ramenés à une condition commune : celle de jeunes hommes en formation. Sans toujours en mesurer la portée, ils vivaient là une expérience rare de brassage social. Le CFM Hourtin fut, pour toute une génération, une école discrète de la République et du collectif. Les premières grandes amitiés d’adulte y sont souvent nées.
L’épreuve silencieuse de la distance
Pour les appelés corses, une difficulté demeurait plus forte que les autres : l’éloignement. Trop loin de leur île, beaucoup ne pouvaient bénéficier de permissions régulières. Quand d’autres rentraient chez eux le temps d’un week-end, eux restaient au bord du lac avec la nostalgie en guise de bagage. Certains trouvaient alors refuge au foyer de l’Argonne, à Bordeaux. Là, le regretté abbé Marquaux, ancien aumônier des armées, accueillait avec bienveillance les jeunes venus de Corse et des outre-mer. Il leur offrait bien plus qu’un toit pour quelques heures : un peu de chaleur, d’écoute, de familiarité. Dans ces parenthèses modestes, chacun retrouvait quelque chose de son île perdue.
Une fraternité née avant les écrans
L’époque ne connaissait ni téléphones portables ni réseaux numériques. L’absence de ces outils obligeait à parler, à écrire, à attendre, à partager réellement le temps. De cette simplicité naquirent des liens souvent solides. On se racontait sa vie, on échangeait des adresses, on promettait de se revoir. On apprenait à supporter ensemble les contraintes d’un service national parfois contesté, parfois subi, mais souvent transformé par la camaraderie. Même les plus rétifs finissaient souvent par s’adapter, puis par servir avec sérieux dans les unités embarquées ou à terre où ils étaient affectés.
Quand la nostalgie revient avec l’âge
Nombreux sont ceux qui n’ont compris qu’avec le temps ce que Hourtin leur avait apporté. Il faut parfois dépasser soixante ans pour mesurer la valeur d’une jeunesse que l’on croyait ordinaire. Alors reviennent les visages, les odeurs de cirage, les appels du matin, les rires du soir, les longues attentes de courrier, les départs en train, les amitiés perdues puis retrouvées. Le CFM Hourtin apparaît rétrospectivement comme un passage initiatique : celui où l’adolescence s’achève sans prévenir.
Les ruines et les fantômes
Aujourd’hui, le site continue de s’effacer pierre après pierre. Mais il subsiste autre chose que des bâtiments : un esprit, des valeurs, une mémoire commune. Parmi les anciens, y compris chez certains des plus fervents défenseurs de l’autonomie corse, Hourtin reste un souvenir partagé. Les opinions ont changé, les vies ont divergé, les convictions se sont affirmées. Pourtant, nul ne semble avoir oublié ce moment suspendu où, loin de l’île, ils apprirent à devenir des hommes. Les murs tomberont peut-être un jour entièrement. Mais tant qu’un ancien appelé ouvrira une photographie jaunie en murmurant : “Là, c’était Hourtin… j’avais vingt ans…”, les fantômes corses du CFM continueront de marcher dans les couloirs du souvenir.