En Corse, les abeilles bousculées par des saisons qui ne ressemblent plus à celles d’avant

Written on 05/20/2026
Jeanne Soury

À l’occasion de la Journée mondiale des abeilles ce mercredi, les apiculteurs corses dressent un constat inquiétant : hivers trop doux, floraisons déréglées, production en baisse et menaces multiples. En Corse, l’abeille noire, pourtant historiquement adaptée à l’île, voit son environnement évoluer rapidement. Une transformation silencieuse qui fragilise progressivement la filière apicole.

Les Français consomment près de 46 000 tonnes de miel chaque année. Un produit familier, associé au naturel et au terroir, mais dont les coulisses restent largement méconnues : selon une récente enquête, près de 8 consommateurs sur 10 ne parviennent pas à identifier correctement l’origine réelle du miel qu’ils achètent. Une distance entre le produit et sa réalité qui résonne aussi en Corse, où les apiculteurs insistent au contraire sur la transparence et l’ancrage territorial de leur production.

En Corse, l’abeille fait partie du paysage agricole depuis toujours. « C’est une abeille noire », explique Matteu Tristani, apiculteur en Haute-Corse et président de l’AOP Miel de Corse – Mele di Corsica. « Elle est adaptée à notre île et à notre façon de travailler. » Protégée par l’interdiction d’importer des reines et des essaims venus du continent, cette population s’est maintenue de manière relativement homogène sur l’île. « Au-delà de produire du miel, les apiculteurs permettent aussi la survie des abeilles en Corse », insiste le président.

Matteu Tristani décrit une espèce spécifique : « une langue plus longue, une pilosité plus courte, un caractère plus agressif et une montée très rapide en population ». Mais cette adaptation historique ne suffit plus à absorber les bouleversements récents.

Des saisons de plus en plus désynchronisées

Le principal changement observé par les apiculteurs concerne le climat. « Le gros problème aujourd’hui, ce sont les hivers trop doux », explique le président de l'AOP. « Avant, la végétation faisait une vraie pause hivernale. Les abeilles hibernaient correctement. Aujourd’hui, cette pause est de plus en plus rare. »

Conséquence directe : les cycles naturels se déstabilisent. « Les ruches essaient de suivre le rythme de la végétation, mais elles se retrouvent ensuite sans apport », résume-t-il. L’hiver dernier a illustré ces difficultés : colonies affaiblies par des réserves insuffisantes, puis longues périodes de pluie empêchant toute reprise d’activité. « Elles sont sorties dans un état lamentable », raconte l’apiculteur, qui craint pour les mois à venir. 

Et ces déséquilibres ont un impact direct sur la production. « Sur les dix dernières années, la production de miel a presque été divisée par deux », affirme Matteu Tristani. Une évolution qui fragilise progressivement les exploitations. Avec son frère, il gère près de 900 ruches et vit exclusivement de cette activité. « Quand une année très compliquée arrive, comme 2026, ça fait un véritable coup de bâton », explique-t-il.

Au point que des discussions sont en cours avec l’Office du développement agricole et rural de la Corse (Odarc) pour accompagner les exploitations les plus fragilisées. « Il faut aider les apiculteurs à passer ce cap », estime le président de l’AOP. « Sinon, certains pourraient mettre la clé sous la porte. »

Le frelon asiatique sous surveillance

Autre point de vigilance : le frelon asiatique. Pour l’instant, la Corse semble avoir évité son installation durable, malgré deux signalements déjà recensés. « Avec l’appui de l’Office de l’environnement, les premiers nids auraient été détruits », indique Matteu Tristani. La surveillance reste active, avec des dispositifs de détection et des ruches sentinelles installées par les apiculteurs. « Le frelon asiatique reste une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes », dit-il.

Au-delà de la menace potentielle, les apiculteurs décrivent surtout un prédateur redouté pour sa pression sur les colonies. « Sa première nourriture, ce sont les abeilles », explique Matteu Tristani. « Le frelon commun qu’on trouve en Corse peut aussi attaquer les abeilles, mais ses colonies sont plus petites et les abeilles arrivent généralement à s’en défendre. À l’inverse, le frelon asiatique forme des nids beaucoup plus importants, il est plus agressif, et il peut aller jusqu’à massacrer une ruche affaiblie. »

Sur le volet des pesticides, les apiculteurs corses estiment que l’île reste aujourd’hui relativement préservée par rapport à d’autres territoires. Mais ils restent prudents : si les pratiques agricoles ont globalement évolué dans le bon sens, certaines situations locales peuvent encore présenter des risques pour les ruches.

Malgré les difficultés, les apiculteurs corses continuent de faire évoluer leurs pratiques. « Les professionnels sont devenus beaucoup plus techniques qu’avant », observe Matteu Tristani. Mais le métier reste entièrement dépendant des conditions naturelles. « Nous sommes totalement tributaires de la nature », résume-t-il.

Entre climat qui change, saisons qui se dérèglent et exigences accrues de transparence sur le miel, l’apiculture corse cherche aujourd’hui à maintenir un équilibre fragile entre production, biodiversité et adaptation permanente au vivant.