Mélissa Theuriau à Cine Donne : « La jeune génération de filles est beaucoup moins frileuse et s'auto-censure moins que nous»

Written on 05/10/2026
Philippe Jammes

Invitée du festival Cine Donne, Mélissa Theuriau y a présenté le film de Karine Dusfour « Le temps des femmes » qu’elle a produit. En marge d’une table ronde à laquelle elle a participé à Bastia, CNI l’a rencontrée.

Mélissa Theuriau, invitée de Cine Donne


Journaliste, animatrice et productrice, Mélissa Theuriau se consacre surtout aujourd’hui à la production de documentaires sociétaux. Elle est également engagée au sein de différentes associations soutenant l’éducation des jeunes filles. L’an passé, elle a produit « Le Temps des femmes » de la réalisatrice Karine Dusfour, un documentaire consacré au quotidien des femmes à travers plusieurs parcours, une quinzaine de témoignages de femmes connues, comme Virginie Efira ou Florence Foresti, et pas connues. Un documentaire notamment diffusé en prime time sur France Télévisions.


- Le thème de ce documentaire ?
- Comme son titre l'indique, ce documentaire parle des femmes. Du temps dont elles disposent, a-t-il évolué, ont-elles plus de temps aujourd'hui ? Il s'agissait surtout de faire un documentaire où on donnait la parole aux femmes, sans expertes, sans sociologues, sans historiennes comme ça s’est déjà beaucoup fait, où chacun décrypte et donne son avis. Là, il s'agissait que les femmes retrouvent aussi leur propre histoire, leur propre discours, s'en emparent.


- Comment s'est fait, entre guillemets, le casting pour choisir ces femmes ?
-Ça a été la difficulté et c'est pour cela que le documentaire est assez long (ndlr : 97 mn). On s'est surtout posé la question de l'arche narrative. Nous sommes parties de l'enfance, des écolières, jusqu'à l'âge de la retraite, pour regarder ensemble, en interrogeant toutes ces femmes très diverses, qui ont des origines sociales aussi très différentes, ce qu’elles ont en commun, ce qu'elles ont traversé… Qu'est-ce qu'on traverse aujourd'hui, de façon contemporaine, à ces âges-là, quand on a huit ans dans une cour de récré, quand on est adolescente, quand on se construit et qu'on va vers le concubinage ou le mariage, jusqu'à l'âge de la retraite. C'est vraiment ce partage d'expériences, où elles réagissent à des archives communes qui donnent vie et puissance à ce film. Beaucoup de femmes se reconnaissent en l'une ou en l'autre et c’est vraiment très émouvant.


- Des témoignages parfois très intimes. Ont-elles accepté facilement de se prêter à ce jeu des questions/réponses, d'être filmées ?
- Non, bien sûr. Il a fallu un long temps de préparation, d'envie, avec Agnès Jaoui aussi qui est très impliquée dans cette réalisation, parce qu'Agnès Jaoui donne aussi beaucoup dans la narration. Je pense que chacune d'entre elles nous a fait confiance sur notre démarche, et c'est aussi pour ça qu'elles nous ont accordé beaucoup de temps et qu'elles se livrent en profondeur sur leur vie intime, en se retournant aussi sur le passé et ce qu'elles ont traversé.


- Il y est question de partage de l'espace entre garçons et filles à l’école. Les filles en disposeraient de moins …
- Ça va dépendre des écoles. Il y en a en effet où les petites filles peuvent totalement profiter d'une cour. Nous, on a remarqué qu'on avait encore beaucoup de jeunes filles, jusqu'au collège, qui restaient quand même dans les coins, les angles de la cour de récréation, et qui ne disposaient pas du plein espace qui est occupé par les jeux des garçons comme le volley, le handball ou le football. C'est encore une réalité. Mais ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas qu'elles poussent des coudes pour s’emparer de cet espace. C'est intéressant de constater qu'en 2025, c'était encore cette réalité-là dans les cours d'école…pour beaucoup.

- Des femmes, qui adultes, occupent quand même de plus en plus d'espaces importants...
- Oui, en grandissant, elles s'en emparent. Je pense que la jeune génération est beaucoup moins frileuse et s'auto-censure moins que nous l'étions et que nos mères l'étaient, et qu'elles ne se posent pas les mêmes questions. Je pense qu'elles s'empareront des postes, de l'espace aussi plus facilement que nous. Le documentaire permet de montrer aux filles, aux femmes, qu'elles peuvent avancer plus en avant. Un documentaire plein d'espoir, qui n'est pas du tout radical avec une pensée trop militante, et c'est ce qu'on a vraiment évité. Ce qui n'empêche pas le partage d'épreuves et d'injonctions faites aux femmes qui sont encore beaucoup trop nombreuses sur nos épaules. Mais l'idée était aussi de donner des parcours de vie où elles sont allées chercher leur liberté, leur joie, leur sérénité aussi. Et c'est ça qui résonne aussi pour donner aux femmes l'espoir de se dire qu'on peut aller chercher sa quiétude, sa liberté, sa puissance, et puis la vivre sans s'excuser.


- Au travers des conférences, des tables rondes comme celle de ce soir, quels sont les retours ?
- A chaque fois on a senti beaucoup d'émotions parce que suivant l'âge des femmes c'est bouleversant pour elles. Beaucoup de femmes de l'âge de ma mère par exemple réalisent les sacrifices vécus par leur propre mère, par leur sœur. Finalement on s’aperçoit qu’on peut vivre une vie sans se poser ces questions. Parfois aussi des filles viennent vous interroger et on a eu des échanges assez bouleversants. Beaucoup de femmes se sont mises à réfléchir à ce que leurs mères ont vécu, à leur sœur à qui elles ne parlaient plus. Il faut souligner également qu’il y a eu beaucoup d'interventions d'hommes, de jeunes hommes, en couple, de jeunes papas. Et c'était émouvant de voir qu'ils s'emparaient de cette réalité, de se dire mais comment on peut faire pour les aider ou pour prendre notre part et être davantage en soutien ou en égalité de charge mentale avec les femmes. Des moments beaux pour Karine et moi.


- Vous parliez des parents, justement ils ont un rôle à jouer non ?
- Oui bien sûr. On se rend compte aujourd'hui que les filles sont souvent proches de leurs grand-mères. La grand-mère qui s'est débarrassée un peu du carcan et de la difficulté de vie qu'a la mère, transmet souvent plus de liberté à sa petite-fille. Ça a été mon cas, mais c'est le cas de beaucoup de jeunes femmes qui effectivement déclarent : Grâce à ma grand-mère j'ai compris ceci, grâce à ma grand-mère je m'autorise cela, ma grand-mère m'a toujours dit d'être indépendante financièrement etc... La mère, elle, est tellement pris par son boulot, les injonctions, le mari, le concubin, le divorce, qu'elle n'a peut-être pas la possibilité de transmettre cette liberté. Donc c'est interessant de voir ce que les générations peuvent s'apporter.


- Le choix d'Agnès Jaoui pour le récit ?
- Je n'imaginais pas ce film sans Agnès. Je ne voulais même pas le produire si je n'avais pas Agnès, parce qu'elle a un parcours de femme que je trouve absolument exemplaire dans le sens où c'est une des seules cinéastes qui a filmé son homme par exemple. Tous les hommes ont filmé leur femme ou leur muse. C'est une des seules qui, à l'inverse, a écrit et mis en scène son conjoint, son amoureux. Elle a fait des films elle-même, elle les a écrits, elle les porte, c'est quelqu'un que j'admire énormément. Et il y a aussi une forme de non-radicalité dans son propos. Elle est féministe, elle a vécu des choses très douloureuses, ce qu'elle partage dans le film. Et pour autant, elle veut construire une société avec les hommes dont on a besoin. Et moi, je voulais ce discours-là aussi dans ce film. Et j'ai réussi à la convaincre.


- Ce combat pour les femmes, pour vous, c'est un combat presque quotidien ?
- Oui, mais ce n'est pas forcément un combat, c'est une parole qui nous manque. Il faut écouter ce que nous portons, ce que les femmes ont à nous dire, ce qu'elles ont traversé, s'en servir. C'est cette valeur-là qu'il faut continuer de faire exister pour que les petites filles s'identifient. Et justement ce genre de festival comme Cine Donne est important pour porter la parole, pour mettre en lumière. J'ai couru tout de suite à cette invitation.


- Quels sont vos projets ?
- Ils sont encore autour des femmes. Pour Arte, une série qui s'intéresse à un retour en arrière, un backslash qui nous guette aussi. Des jeunes filles qui, elles, prônent des libertés qui vont contre nos droits, c'est-à-dire de revenir à la maison, dans la domesticité, d'être une bonne épouse. On appelle ça des tradwives. Ça nous vient des États-Unis et en Europe elles commencent à faire un peu de bruit. J’ai d'autres projets dont je reviendrai vous parler, qui sont vraiment d'un tout autre ordre, avec d'anciens délinquants qui se réinsèrent dans la société. Vous le voyez, je suis toujours sur une fibre assez sociale, de gens en marge qui doivent prendre la pleine page.

Mélissa Theuriau a présenté le film de Karine Dusfour « Le temps des femmes » qu’elle a produit.